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Lire ou relire trois auteurs


(par Olivier THIBAUD)



L'Amant et autres écrits : Tirage spécial

De Marguerite Duras


Pour commémorer les trente ans de la disparition de Marguerite Duras, la Bibliothèque de la Pléiade propose un Tirage spécial réunissant les quatre œuvres majeures de son « cycle indochinois » :

- Un barrage contre le Pacifique

- L'Éden Cinéma

- L'Amant

- L'Amant de la Chine du Nord


Enrichi de documents inédits, ce volume intègre également, hors texte, les célèbres photos « absentes ».


L'Amant : la clé de voûte


Publié en 1984 aux Éditions de Minuit (148 pages) et couronné par le prix Goncourt, « L'Amant » marque un tournant radical. Duras y déploie son « écriture courante », mêlant images mentales et descriptions de photos absentes pour raconter l'éveil des sens.

Rompant le silence, elle y dévoile sa « scène fondamentale » :

vers 1930, sur un bac traversant le Mékong, une jeune Blanche de quinze ans accepte de monter dans la limousine noire d'un Chinois richissime qui va l'aimer.


Ce roman d'amour insaisissable transcende la littérature par une prose à la fois audacieuse, moderne et d'une simplicité désarmante.

En remontant à ses sources, Duras invite le lecteur à suivre les méandres du delta, la moiteur des rizières et les secrets de sa garçonnière à Cholon.



La musique du style durassien


Lire « L'Amant » à haute voix permet d'en saisir le rythme et la respiration intime.

Entre réalisme extrême et rêve éveillé, cette prose est d'une redoutable efficacité.

Comme le soulignait François Nourissier, elle allie « la modernité, la vraie, et des singularités qui sont hors du temps ».

Succès planétaire, le livre s'est vendu à 2 400 000 exemplaires et a été traduit dans 35 pays.


Son style unique repose sur un véritable « système », illustré par ces lignes célèbres :


« Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. »


  • La sentence : une affirmation absolue, sans nuance.


  • La répétition : le leitmotiv « trop tard » martèle la fatalité.


  • La simplicité : aucun adjectif, seuls les mots essentiels subsistent, conférant au texte sa puissance immédiate.


Écho pop : Indochine et « Trois nuits par semaine »


L'influence de ce chef-d'œuvre traverse aussi la musique.

La célèbre chanson « Trois nuits par semaine » du groupe Indochine a été directement inspirée à Nicola Sirkis par la lecture du roman.


Plus qu'une citation littérale, le morceau est une transposition sensorielle de l'ambiance érotique et moite du livre.

Le « corps de porcelaine » de la chanson fait écho à la jeune narratrice, l'atmosphère étouffante évoque l'Indochine française, et le titre lui-même rappelle la régularité des rendez-vous clandestins dans la garçonnière de Cholon, là où le désir prend le pas sur tout le reste.


À écouter :



L'Amant et autres écrits : Tirage spécial

De Marguerite Duras

Édition de S. Loignon et J. Piat

Collection Bibliothèque de la Pléiade

976 pages



Sœurs esclaves : une odyssée mémorielle et charnelle


Avec « Sœurs esclaves » (Éditions Présence Africaine), l’écrivain et diplomate ivoirien Maurice Bandaman (1) signe bien plus qu’un roman :

une véritable odyssée mémorielle où les fantômes de la traite négrière viennent hanter la conscience contemporaine.


La marque et le mystère


L’histoire s'ouvre à Washington, lors des manifestations en hommage à George Floyd. Jordan, universitaire afro-américain, y rencontre Jacinthia, une artiste blanche.

Leur amour fulgurant se heurte rapidement à un mystère anthropologique :

ils portent sur le corps la même scarification rituelle.


Cette marque identique devient le pivot d’une enquête vertigineuse.

Et s'ils descendaient d'une même ancêtre, une femme africaine arrachée à sa terre et vendue au Brésil ?

La cicatrice n’est plus ici le stigmate de la honte, mais le point de suture entre un passé indicible et un présent en quête de repères.


Une cartographie de la mémoire


Le récit déploie un mouvement pendulaire entre les rives de l’Atlantique :

des États-Unis à la Côte d’Ivoire, en passant par les Antilles. Bandaman y mêle habilement les recherches ADN contemporaines aux cosmogonies anciennes.

Le roman atteint une intensité rare lorsqu’il aborde le tabou d’un possible inceste entre les deux amants — conséquence monstrueuse de l’éparpillement des familles par l'esclavage.


Le style de l'auteur :

une prose lyrique et charnelle, à la fois incantatoire lors des rites et clinique face aux traumatismes.


Un chant de résilience


En filigrane, l'œuvre se fait le plaidoyer de l'ancien ministre de la Culture pour le devoir de mémoire.

C'est un grand livre par son souffle et son courage à affronter les tabous. Maurice Bandaman confirme qu’il est une plume majeure de la francophonie, capable de panser les blessures de l’Histoire par la puissance des mots.


Sœurs esclaves

par Maurice Bandaman

Éditions Présence Africaine

392 pages



(1)

Maurice Bandaman est un écrivain, romancier, dramaturge et homme politique ivoirien.

Il a été lauréat du Grand prix littéraire d'Afrique noire en 1993.

De 2000 à 2004, il a été président de l’Association des écrivains de Côte d'Ivoire.

Son œuvre a fait l'objet d'une étude globale de Pierre N'Da :

Écriture romanesque de Maurice Bandaman, ou la quête d'une esthétique africaine moderne.

De 2011 à 2020, il est ministre de la Culture et de la Francophonie.

Depuis 2020, il devient ambassadeur de Côte d'Ivoire en France.



L’Espoir

par Djaïli Amadou Amal


Née dans le nord du Cameroun, Djaïli Amadou Amal (2) a trois ans quand elle réalise que sa mère est une étrangère qui, pour ne pas oublier d'où elle vient, l'oblige à se souvenir de la famille laissée derrière elle, en Egypte, pour suivre son mari au Cameroun.

Elle découvre alors qu'elle est « l'Espoir » des siens.

De sa jeunesse à sa première demande en mariage, Ama interroge ses origines.

Sa double culture, arabe et peule égyptienne et camerounaise; l'amour de ses parents et leur choix de vie ; le racisme interfamilial et interethnique ; le poids des traditions contradictoires, jusqu'au moment où les ennuis commencent.

Avec un rare sens du romanesque, Djaïli Amadou Amal évoque les joies et les tourments d'une enfant aux prises avec les préoccupations des adultes dont se heurtent les cultures.

Elle a l'art du récit, ménage ses effets, ne se prive pas d'humour et nous rend tous complices de son histoire - qui fait d'elle la femme écrivaine et militante, maintes fois primée, qu'elle est aujourd'hui.


« Goggo Nanna n'avait pas d'enfant et elle s'était donné comme mission de s'assurer que nous serions peuls et que nous maîtriserions à la perfection le pulaaku.

Ne pas laisser l'identité de ma mère et de ses amis arabes phagocyter celle qui devait rester la nôtre, la plus importante et la plus belle à ses yeux, la peule. »

Djaïli Amadou Amal


Son prénom a déterminé son destin: Amal signifie Espoir.

Elle est l'espoir de sa famille suite à la mort de sa grande soeur.

Elle ne peut pas mourir.

Il y a des personnages hauts en couleurs comme sa tante peule Goggo Nanna ou sa grand-mère paternelle Ayya.

Elle nous offre les moments intimes et les histoires les plus marquantes de sa famille.

Le livre s'arrête au début de l'adolescence.

Elle a alors 13 ans et déjà deux demandes en mariage.

La suite viendra sans nul doute lors d’un prochain roman que l’on imagine aussi autobiographique.

On devrait y retrouver les thèmes abordés lors de ses précédents livres :

mariage forcé, racisme, condition féminine, esclavagisme, excision, polygamie…

À suivre donc !


- voir également les articles :


Les Impatientes : à la rencontre de Djaïli Amadou Amal



Djaïli Amadou Amal : Les Impatientes




(2)

Djaïli Amadou Amal, née en 1975 à Maroua, est une militante féministe et romancière camerounaise d'expression française.

En mars 2019, elle est lauréate du prix MOKANDA de la Presse Panafricaine de littérature qui lui est décerné au salon Paris Livre pour son ouvrage « Munyal » édité ensuite en français sous les titre « Les Impatientes ».

Son ouvrage est inscrit au programme scolaire camerounais.

Elle obtient le prix Goncourt des lycéens le 2 décembre 2020.

Le 28 novembre 2022, au cours d'une cérémonie tenue dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne à Paris, Djaïli Amadou Amal est nommée docteure honoris causa.


L’Espoir

par Djaïli Amadou Amal

Éditions Emmanuelle Collas

165 pages

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