Lire l’Afrique avec quelques uns de ses auteurs majeurs
- Olivier THIBAUD

- 3 mai
- 11 min de lecture

(Par Olivier THIBAUD)
L’écrivain nigérian Chinua Achebe est connu pour la célèbre formule :
« Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, l'histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur ! »
Dz son côté l’auteur franco-congolais Alain Mabanckou est très clair dans sa critique de la Francophonie, il plaide pour une langue française qui appartient à tous ses locuteurs, et non seulement à la France hexagonale !
Alors nous vous proposons de partir à la découverte de quelques auteurs africains majeurs.
Et pourquoi pas envisager de constituer un début de collection d’oeuvres africaines à moindre prix ?
C’est possible : la plupart des grands auteurs sont réédités en collection « Poche ».
Une alternative : l’emprunt des livres en médiathèque…
Alors ne boudons pas notre plaisir .
Voici une sélection qui concerne l’Afrique subsaharienne .

« Tout s’effondre » de Chinua Achebe
L’un des plus grands écrivains d'Afrique – peu connu des Francophones - est le Nigérian Chinua Achebe (1).
Livre culte, « Le monde s'effondre » (« Things Fall Apart ») est son chef d’œuvre.
Traduit en 50 langues il a été vendu à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires, Chinua Achebe y décrit une Afrique devant le choc de l'arrivée des Européens, porteuse de valeurs anciennes qu'il veut mettre en avant.
« Tout s’effondre » de Chinua Achebe ; collection Babel (Actes Sud) ; 22 pages ; 7,70€
(1)
Chinua Achebe considéré comme le Père de la Littérature Africaine Moderne.
Né en 1930 et disparu en 2013, c’est un écrivain, poète et critique nigérian, largement considéré comme l'une des figures les plus dominantes et les plus influentes de la littérature mondiale du XXe siècle.
Son héritage est immense :
1. L'œuvre phare : « Tout s'effondre » (« Things Fall Apart »)
Publié en 1958, ce roman est son chef-d'œuvre.
C'est l'un des livres les plus lus et étudiés au monde (traduit en plus de 50 langues).
Le sujet : Il raconte le choc des cultures entre les traditions de la société Igbo au Nigeria et l'arrivée des missionnaires chrétiens et de l'administration coloniale britannique.
L'impact : Contrairement aux récits européens de l'époque qui dépeignaient l'Afrique comme une terre "sauvage" sans histoire, Achebe a montré une société complexe, structurée et dotée d'une grande dignité.
2. Sa vision littéraire : "Redonner la parole à l'Afrique"
Achebe a écrit en anglais, mais en y intégrant les proverbes, les rythmes et la cosmologie du peuple Igbo.
Ses objectifs étaient clairs :
Décoloniser l'esprit : Il voulait que les Africains racontent leur propre histoire pour contrer les stéréotypes coloniaux.
Le rôle de l'écrivain : Pour lui, l'écrivain a un rôle social et éducatif.
Il disait souvent : « L'art est au service de l'homme. »
3. Un critique féroce
Il est célèbre pour son essai de 1975, « An Image of Africa », où il a violemment critiqué le roman « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad.
Achebe y dénonçait le « racisme latent » de l'œuvre, qui réduisait l'Afrique à un simple décor de cauchemar et les Africains à des êtres sans langage.
Sa vie en quelques points
Origine Né le 16 novembre 1930 à Ogidi, au Nigeria (ethnie Igbo).
Carrière Professeur dans de prestigieuses universités (Brown, Bard College) et éditeur chez Heinemann (African Writers Series).
Engagements Soutien actif à la cause du Biafra pendant la guerre civile nigériane (1967-1970).
Chinua Achebe est célèbre pour sa formule :
« Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, l'histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur. »

« Le vieux nègre et la médaille » de Ferdinand Oyono
Le Camerounais Ferdiand Oyono (2) n’a écrit dans sa vie que trois romans, mais quels romans !
« Le vieux nègre et la médaille » est sans nul doute le plus connu.
Dans une langue piquante et savoureuse, l’auteur brosse le portrait de Meka , un « vieux nègre » que l’administration a décidé de récompenser pour son dévouement pour la France.
Présence africaine souligne la « verve comique soutenue par un réalisme intense... Une lumière crue et impitoyable met à nu les contradictions entre les paroles doucereuses des Blancs et leur comportement réel. »
« Le vieux nègre et la médaille » de Ferdinand Oyono ; collection 10/18 ; 188 pages ; 6,10€
(2)
Ferdinand Oyono (1929-2010) est un écrivain, diplomate et homme politique camerounais de premier plan.
Il est surtout célèbre pour ses romans qui dépeignent avec un humour corrosif et une ironie mordante la réalité de la colonisation en Afrique.
Son parcours et de son œuvre :
1. Un écrivain majeur de la négritude
Oyono s'est fait connaître dans les années 1950, à une époque où la littérature africaine commençait à contester fermement l'ordre colonial.
Ses récits se distinguent par leur réalisme et leur capacité à montrer l'absurdité du système colonial du point de vue des "colonisés".
Ses trois œuvres principales sont :
« Une vie de boy » (1956) :
Son roman le plus célèbre.
Il raconte l'histoire de Toundi, un jeune Africain qui devient le domestique d'un commandant français.
Le livre explore la désillusion du protagoniste face à la supposée "supériorité morale" des Blancs.
« Le Vieux Nègre et la Médaille » (1956) :
Un récit satirique sur un vieil homme qui a tout donné à la France (ses terres, ses fils à la guerre) et qui reçoit une médaille en retour, avant d'être brutalement confronté au mépris des autorités.
« Chemin d'Europe » (1960) :
Un roman traitant de l'aspiration à l'exil et des difficultés d'intégration.
2. Une carrière diplomatique et politique
Après l'indépendance du Cameroun en 1960, Ferdinand Oyono a mis de côté sa plume d'écrivain pour se consacrer au service de l'État.
Il est devenu l'un des piliers du régime camerounais sous Ahmadou Ahidjo, puis sous Paul Biya.
Ambassadeur, il a représenté le Cameroun dans de nombreuses capitales (Paris, New York, Bruxelles) et auprès des Nations Unies.
Ministre, il a occupé plusieurs postes ministériels stratégiques, notamment celui des Affaires Étrangères et celui de la Culture.
3. Son style : "Le rire pour dénoncer"
Contrairement à d'autres auteurs de son époque au style plus lyrique ou tragique, Oyono utilisait la satire.
En tournant en dérision les colons comme les colonisés, il mettait en lumière les rapports de force, l'hypocrisie et la violence psychologique du système colonial.
Son œuvre reste aujourd'hui un passage obligé pour comprendre la transition littéraire entre l'Afrique coloniale et l'Afrique indépendante.

« Amkoullel, l’enfant peul » par Amadou Hampâté Bâ
C’est au Malien Amadou Hampâté Bâ (3) que l’on attribue la phrase célèbre : « Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »
A la fois roman d’aventures, tableau de mœurs et fresque historique, ces mémoires sont l’œuvre de l’un des derniers grands dépositaires d’une civilisation orale en pleine mutation.
« Amkoullel, l’enfant peul » par Amadou Hampâté Bâ ; collection J’ai Lu ; 446 pages ; 7,90€
(3)
Amadou Hampâté Bâ (1901-1991) est l'une des figures les plus imposantes de la culture africaine du XXe siècle.
Écrivain, ethnologue et diplomate malien, il est surtout resté dans l'histoire comme le défenseur de la tradition orale.
Ce qu'il faut retenir de ce "sage de Bandiagara" :
1. La mémoire vivante de l'Afrique
Sa citation la plus célèbre, prononcée à l'UNESCO en 1960, résume toute sa vie :
« En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. »
Hampâté Bâ craignait que la colonisation et la modernisation ne fassent disparaître les savoirs ancestraux transmis oralement.
Il a consacré sa vie à recueillir les contes, les mythes et les généalogies auprès des grands maîtres de la parole.
2. Une œuvre littéraire majeure
Il a su transposer la richesse de l'oralité dans la langue française avec une élégance rare.
Ses ouvrages les plus connus sont :
« Amkoullel, l'enfant peul » :
Ses mémoires, qui racontent son enfance au Mali et offrent un tableau fascinant de la société africaine au début du siècle dernier.
« L'Étrange Destin de Wangrin » :
Un chef-d'œuvre (Grand Prix littéraire d'Afrique noire) qui narre les aventures d'un interprète roublard sous l'administration coloniale.
3. Un homme de dialogue
Musulman soufi (disciple du grand mystique Tierno Bokar), il prônait la tolérance et le dialogue entre les religions et les cultures.
Pour lui, la diversité humaine était une richesse absolue :
« La beauté d'un tapis tient à la variété de ses couleurs. »
4. Son parcours politique et académique
Diplomate : Après l'indépendance du Mali, il a été le premier ambassadeur de son pays en Côte d'Ivoire.
UNESCO : Membre du Conseil exécutif de l'UNESCO, il a milité pour que les traditions orales soient reconnues comme patrimoine de l'humanité.
En résumé, Amadou Hampâté Bâ n'était pas seulement un écrivain ; il était un pont entre les générations, entre l'Afrique et l'Occident, et entre la parole et l'écrit.

« Verre cassé » par Alain Mabanckou
Le Congolais Alain Mabanckou (4) signe là ce qui est donné comme l’un des cent meilleurs romans de tous les temps – rien que ça !
Verre Cassé est un client assidu du Crédit a voyagé, un bar congolais des plus crasseux.
Un jour, L’Escargot entêté, le patron, lui propose de mettre sur papier les prouesses héroïco-comiques des habitués…
Ce qu’en dit Bernard Pivot ?
« … une œuvre truculente, exubérante, bavarde, tonitruante, d’un comique sans retenue. »
« Verre cassé » par Alain Mabanckou ; collection Points ; 248 pages ; 7,10€
(4)
Alain Mabanckou est l'une des figures les plus influentes et solaires de la littérature francophone contemporaine.
Surnommé parfois « le Samuel Beckett africain » ou « l'écrivain migrateur », il se distingue par son humour décapant, sa verve stylistique et son regard acéré sur les liens entre l'Afrique et la France.
Ce qu’il faut savoir sur cet écrivain hors norme :
1. Origines et Parcours
Né en 1966 à Pointe-Noire, en République du Congo.
Il a étudié le droit au Congo puis en France avant de se consacrer entièrement à l’écriture et à l’enseignement.
Il vit principalement aux États-Unis, où il est professeur de littérature francophone dans la prestigieuse Université de Californie à Los Angeles (UCLA).
2. Style et Thématiques
Mabanckou est célèbre pour avoir brisé les codes de la littérature africaine traditionnelle, souvent perçue comme trop grave ou académique.
L'humour et l'ironie :
Il utilise la dérision pour aborder des sujets sérieux comme la dictature, l'exil ou l'identité.
Oralité :
Son écriture est très rythmée, empruntant beaucoup à la tchatche de la rue et à la tradition orale.
La "Congologie" :
Il explore inlassablement les souvenirs de son enfance à Pointe-Noire et la vie des diasporas à Paris.

3. Œuvres Majeures
Si vous souhaitez le découvrir, voici ses titres incontournables :
« Verre Cassé » (2005) :
Son livre le plus célèbre.
Le narrateur, un habitué d'un bar miteux, raconte les vies brisées des clients dans un style sans aucune ponctuation (hormis les virgules), créant un souffle unique.
« Mémoires de porc-épic » (2006) :
Une fable malicieuse qui détourne une légende africaine.
Ce roman lui a valu le prestigieux Prix Renaudot.
« Petit Piment »(2015) :
Un récit touchant sur un jeune orphelin dans le Congo des années 70.
« Lumières de Pointe-Noire » (2013) :
Un récit plus personnel sur son retour au pays après des années d'absence.
4. Un Intellectuel Engagé
Au-delà de ses romans, Alain Mabanckou est une voix importante dans le débat public.
Collège de France :
En 2016, il a été le premier écrivain à occuper la chaire de création artistique au Collège de France, une reconnaissance immense pour les lettres francophones.
Critique de la Francophonie :
Il plaide pour une langue française qui appartient à tous ses locuteurs, et non seulement à la France hexagonale.
Il a dit :
« Le français est une langue qui a voyagé, et je suis un passager de cette langue. »

« Petit pays » par Gaël Faye
Récompensé du Prix Goncourt de lycéens, Gaël Faye (5) signe un premier roman déchirant et incandescent qui campe un enfant emporté par la fureur du destin. Avant, Gabriel faisait les quatre cents coups avec ses copains dans leur coin de paradis. Soudain, l’harmonie familiale s’est disloquée en même temps que son « petit pays », le Burundi, ce bout d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire…
« Petit pays » par Gaël Faye ; collection Le livre de poche ; 220 pages ; 7,20€
(5)
Gaël Faye est un artiste franco-rwandais accompli, né le 6 août 1982 à Bujumbura (Burundi).
Il mène une double carrière d'écrivain et de musicien, s'imposant comme une figure majeure du paysage culturel francophone actuel.
Après des études de finance à Londres, il a tout plaqué pour se consacrer à l'art.
Il vit aujourd'hui à Kigali, au Rwanda, où il continue de créer tout en étant engagé dans le travail de mémoire lié à l'histoire de sa région d'origine.
Carrière Littéraire
Il est particulièrement célèbre pour son travail d'écrivain, explorant les thèmes de l'exil, de l'enfance et de la mémoire :
« Petit Pays » (2016) :
Son premier roman, largement inspiré de son histoire personnelle lors du génocide des Tutsis, a été un immense succès mondial.
Il a remporté le Prix Goncourt des lycéens et a été adapté au cinéma.

« Jacaranda » (2024) :
Son deuxième roman, qui traite également de la reconstruction et de l'histoire du Rwanda, a été récompensé par le prestigieux Prix Renaudot.
Carrière Musicale
Gaël Faye est avant tout un rappeur et auteur-compositeur.
Son style mélange le rap, le slam et des influences de musiques africaines :
Il commence avec le groupe « Milk Coffee and Sugar ».
Il a publié des albums marquants comme « Pili Pili sur un croissant au beurre » (2013) et « Lundi méchant » (2020), ce dernier étant certifié disque d'or.
En 2022, il sort l'EP « Éphémère » en trio avec Grand Corps Malade et Ben Mazué.
Après s'être consacré à l'écriture de son dernier roman, Gaël Faye marque son grand retour à la musique en 2026.
Il entame une tournée estivale avec plus d'une vingtaine de dates prévues dans de grands festivals, notamment :
* Les Francofolies de La Rochelle (juillet 2026).
* Les Nuits Secrètes et le World Festival Ambert.
* Des concerts à La Belle Électrique à Grenoble (mai 2026).

« Dictionnaire enjoué des cultures africaines » par Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi
Et pour finir nous avons retenu le « Dictionnaire enjoué des cultures africaines » que signent – décidément encore lui – Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi (6).
L’abécédaire d’une Afrique en marche .
Une Afrique dont la puissance culturelle se déploie sous nos yeux, avec ses ressources exceptionnelles et sa spectaculaire planétarisation.
Une Afrique en passe d’imposer une griffe, un style, une manière d’être au monde.
L’Afrique qui vient !
« Dictionnaire enjoué des cultures africaines » par Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi ; collection Pluriel ; 336 pages ; 10€
(6)
Abdourahman Waberi est l'une des voix les plus importantes et les plus influentes de la littérature africaine contemporaine.
Né en 1965 à Djibouti, il est à la fois écrivain, poète, essayiste et universitaire.
Son parcours et de son œuvre :
1. Un ambassadeur de la culture djiboutienne
Waberi a quitté Djibouti en 1985 pour poursuivre des études de lettres en France (à Caen et Dijon).
Son œuvre reste profondément marquée par son pays d'origine, situé à la corne de l'Afrique.
Il a d'ailleurs consacré une trilogie à Djibouti :
« Le Pays sans ombre » (1994) : recueil de nouvelles.
« Cahier nomade » (1996) : Grand prix littéraire d'Afrique noire.
« Balbala » (1997) : son premier roman.
2. Un regard critique et ironique sur le monde
L'un de ses ouvrages les plus célèbres, « Aux États-Unis d'Afrique » (2006), est une satire audacieuse.
Dans ce roman, Waberi imagine un monde inversé :
une Afrique prospère et unifiée vers laquelle les populations d'une Europe et d'une Amérique misérables tentent d'émigrer.
C'est une critique cinglante des rapports Nord-Sud et des préjugés coloniaux.
3. Thématiques et style
Son écriture se distingue par :
Le nomadisme : Thème central de sa vie et de son œuvre, reflétant sa culture d'origine et son statut d'exilé.
L'engagement : Il traite souvent de la politique, de la mémoire et des cicatrices laissées par l'histoire (comme dans « Moisson de crânes », sur le génocide au Rwanda).
Le lyrisme : Son style est souvent décrit comme poétique et précis, mêlant traditions orales et modernité littéraire.
4. Vie académique et reconnaissance
Aujourd'hui, Abdourahman Waberi vit principalement aux États-Unis, où il enseigne les littératures francophones et la création littéraire à l'université George Washington à Washington D.C.

Il collabore régulièrement avec des journaux comme « Le Monde » et continue de publier des œuvres qui interrogent l'identité noire et le devenir du continent africain, comme son récent roman « Pourquoi tu danses quand tu marches ? » (2019), un récit plus intime sur l'enfance et le handicap.
En résumé, Waberi est un passeur entre les cultures, un écrivain qui utilise la langue française pour raconter l'Afrique de manière universelle, sans jamais tomber dans le misérabilisme.


