Bénin aller-retour : Un nouveau regard sur le Dahomey de 1930
- Olivier THIBAUD

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(par Olivier THIBAUD)
La mission des Archives de la Planète au Dahomey en 1930 constitue un cas singulier dans le grand oeuvre d’Albert-Kahn.
Dernière vaste entreprise documentaire de son monumental projet d’enregistrement photographique et filmique du monde (plus de 1 000 plaques autochromes et 140 bobines de film), elle trouve son origine non pas dans la volonté du banquier philanthrope mais dans celle d’un père de la Société des missions africaines de Lyon, Francis Aupiais (1877-1945).
Amoureux du Dahomey où il séjourne vingt ans, ce dernier ambitionne d’en valoriser les habitants, la culture et les traditions, en particulier les cérémonies vodun (1), dans l’espoir de faire découvrir aux Français la richesse culturelle de cette lointaine colonie.

Le musée départemental Albert-Kahn (Boulogne-Billancourt) présente jusqu’au 14 juin 2026 l’exposition « Bénin aller-retour. Regards sur le Dahomey de 1930 ».
Cette manifestation met en lumière l’une des missions les plus ambitieuses et singulières des « Archives de la Planète », le grand projet documentaire et philanthropique du banquier Albert Kahn (1860-1940).

Cette mission au Dahomey (actuel Bénin), menée de janvier à mai 1930, constitue l’unique incursion du projet en Afrique subsaharienne et l'une de ses dernières réalisations avant la faillite de son fondateur.
1. La genèse et l’ampleur d'un fonds exceptionnel
La mission a été confiée au père Francis Aupiais (1877-1945), un missionnaire catholique profondément investi dans la reconnaissance et le respect des cultures africaines.
Accompagné par l’opérateur Frédéric Gadmer (1878-1954), il a réuni un corpus monumental :
1102 autochromes (premières plaques photographiques en couleur directe).
140 bobines de film muet en noir et blanc.
Cet ensemble représente le plus vaste fonds iconographique des Archives de la Planète et s’impose comme l’un des jalons majeurs du cinéma ethnographique français du début du XXe siècle.
Il documente de manière inédite les structures politiques, les pratiques cérémonielles et le système spirituel de la région.

2. Le défi de la réévaluation à l’ère postcoloniale
Si la valeur de ce fonds est connue (une première exposition s'était tenue en 1996 sur la base des travaux historiques de Martine Balard), le musée Albert-Kahn a choisi d'actualiser son approche.
À l’ère des études postcoloniales et des débats sur la réappropriation du patrimoine africain, le musée a déployé des moyens technologiques et scientifiques modernes entre 2020 et 2024 :
Restauration et numérisation
Les films sur nitrate de cellulose ont été numérisés en haute définition 4K, révélant la finesse des détails et restituant les cadrages et montages d'origine.
Les autochromes ont également été renumérisés pour offrir des reproductions fidèles à la sensibilité chromatique de l'époque.
Recherche et coopération internationale
Le musée a intégré un programme universitaire sur les films en contexte colonial et a organisé deux missions de terrain au Bénin en 2023 et 2024.
Enquêtes de terrain
En collaboration avec l'association béninoise Mewihonto, l'équipe a confronté les images de 1930 aux savoirs locaux (universitaires, chefs de culte vodun, descendants des personnes filmées), permettant de corriger et de compléter la documentation historique.

3. Le parcours de l'exposition : du culte à la fabrique des images
Le parcours muséographique met en évidence la dualité et la complexité de la situation coloniale à travers cinq sections thématiques :
L'illusion coloniale vs la réalité
Le parcours expose d'abord la vision idéalisée du "Dahomey chrétien" promue par l'action missionnaire (éducation, santé). Ce prisme masquait une réalité plus sombre : une population sous domination, soumise à la contrainte coloniale.
Le pouvoir royal et le sacré
Aupiais s'est attaché à documenter la culture traditionnelle et les structures politiques.
L'exposition associe les films de Gadmer à des objets de prestige (parasols, récades, palanquins) prêtés par le musée du quai Branly-Jacques Chirac et le Muséum de Toulouse.
La dignité du Vodun
La mission rompt avec les préjugés coloniaux de l'époque.
Aupiais montre le système de pensée animiste vodun comme une religion digne et d'une grande richesse spirituelle.
Grâce à ses relations de confiance avec les dignitaires, des rituels rares ont été filmés avec leur assentiment, témoignant d'une ferveur toujours vivante aujourd'hui.
"La fabrique des films"
Cette section technique décortique les méthodes de Frédéric Gadmer.
Grâce à son carnet de tournage, le public découvre les contraintes matérielles du terrain et les partis pris de mise en scène.
La démarche d'Aupiais est ici comparée à celle, contemporaine (1931), des anthropologues américains Melville et Frances Herskovits.
Diffusion et postérité
Dès l'automne 1930, Aupiais diffuse ces images lors de conférences chez Albert Kahn, puis à l’Exposition coloniale de 1931.
Cependant, ses positions jugées trop favorables aux populations africaines incitent sa hiérarchie ecclésiastique à le réduire temporairement au silence.

4. Une réactivation contemporaine et sensible
L'exposition ne se veut pas seulement rétrospective ; elle se clôt sur la résonance contemporaine de ces archives.
Des artistes africains et internationaux (Bronwyn Lace, Marcus Neustetter, Thulani Chauke, Angelo Moustapha) investissent ce patrimoine centenaire à travers des créations graphiques, musicales et performatives.
Par sa scénographie inclusive, ses dispositifs multimédias et le dialogue constant entre l'image (fixe ou animée) et l'objet, « Bénin aller-retour » propose une approche sensible et rigoureuse, offrant un espace de mémoire partagé et réinvesti par les regards d'aujourd'hui.

(1)
Le Vodun (généralement orthographié Vaudou en français occidental) est une religion ancestrale, une philosophie et une vision du monde nées dans le golfe du Bénin (principalement au Bénin, au Togo et au Nigeria actuels) au sein des peuples Fon, Ewe et Yoruba.
Loin des clichés hollywoodiens qui le réduisent à de la sorcellerie ou à des poupées piquées d'aiguilles, le Vodun est une spiritualité complexe, profondément humaniste et centrée sur l'harmonie entre les humains, la nature et le sacré.
1. Les fondements spirituels
Le mot Vodun signifie littéralement « ce qu'on ne peut pas élucider » ou « les forces invisibles » en langue fon.
Sa théologie repose sur une structure bien définie :
Le Dieu Suprême (Mahu-Lissa)
Un principe créateur unique, androgyne. « Mahu » représente la lune, le principe féminin, la nuit et la douceur ; « Lissa » représente le soleil, le principe masculin, le jour et la force.
Ce Dieu est souvent considéré comme trop lointain pour interagir directement avec les hommes.
Les Voduns (les divinités)
Ce sont les intermédiaires, les expressions ou « ministres » de Mahu-Lissa.
Ils incarnent les forces de la nature ou des ancêtres divinisés.
On en compte des centaines, répartis en familles (du ciel, de la terre, de l'eau).
Le culte des Ancêtres
Les morts ne sont pas partis, ils veillent sur les vivants. Le lien avec les lignées familiales est fondamental pour maintenir l'équilibre communautaire.
2. Quelques divinités (Voduns) majeures
Les rituels s'organisent autour d'autels (façonnés de terre, de bois et de matières organiques nourries d'offrandes) dédiés à des forces spécifiques
Legba
Le gardien des clés, de la communication et des carrefours. Rien ne commence sans lui, car il traduit les langues des hommes aux dieux.
Heviosso (ou Shango)
Le dieu du tonnerre et de la justice divine.
Mami Wata
La puissante et séduisante divinité des eaux, symbole de richesse et de mystère.
Gou
Le dieu du fer, de la guerre, des forgerons et de la technologie.
3. Une influence planétaire : la diaspora
Le Vodun a voyagé de force à travers l'Atlantique lors de la traite négrière.
Pour survivre face à l'oppression catholique dans les Amériques, les esclaves ont caché leurs divinités derrière les figures des saints chrétiens (le syncrétisme).
Cela a donné naissance à de puissantes religions sœurs :
Le Vaudou haïtien (qui joua un rôle clé dans la révolution et l'indépendance d'Haïti).
Le Candomblé et la Santeria au Brésil et à Cuba (très teintés de culture Yoruba).
Le Voodoo de la Nouvelle-Orléans.
Au Bénin, le Vodun est reconnu comme religion officielle et célébré chaque année lors de la fête nationale du 10 janvier, attirant des milliers de pèlerins du monde entier.


A lire :
Bénin aller-retour
Regards sur le Dahomey de 1930
Sous la direction de Julien Faure-Conorton et David-Sean Thomas
Coédition du musée départemental Albert-Kahn et Grand Palais RMN Éditions
Reliure Integra et marquage à chaud
Format : 17 × 24 cm
192 pages
215 illustrations
Cet ouvrage est doté d’une extension numérique qui donne accès à des contenus venant enrichir les textes et les illustrations :
des extraits des films de la mission des Archives de la Planète au Dahomey en 1930 ; des œuvres contemporaines ; des créations musicales ; des contenus documentaires.

























































