Lire : OUT OF AFRICA, ou la fin de l’hégémonie française en Afrique et sa recomposition multipolaire
- Olivier THIBAUD

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(par Olivier THIBAUD)

L’ouvrage « Out of Afica » - titre qui fait écho au célèbre film éponyme – est dû à la plume du colonel (er) Peer de Jong, ancien aide de camp des deux présidents de la République Mitterand et Chirac, co-fondateur de l'Institut Themiis et du journaliste africaniste Frédéric Lejral (La Lettre du Continent), auteur de plusieurs ouvrages dont les Mémoires de Robert Bourgi, figure de la Françafrique (2024).
L’analyse propose un constat lucide et sans concession :
la fin de l’hégémonie française en Afrique est consommée et semble irréversible.
Cette rupture majeure ne découle pas seulement d'un revers stratégique ou sécuritaire, mais d'une crise multidimensionnelle — militaire, diplomatique, mémorielle et psychologique — qu'un appareil d'État français enfermé dans ses représentations passées n'a pas su anticiper.
I. Les causes profondes d'une rupture irrémédiable
Le déclin de l'influence française s'explique par l'accumulation de rigidités structurelles et d'erreurs de posture face aux mutations sociétales du continent africain :
L'aveuglement stratégique et l'échec militaire :
incapable de décoder la volonté d'autonomie et de souveraineté des jeunes générations, la France s'est installée dans un enlisement au Sahel.
L'opération « Barkhane » et la vague de coups d’État successifs ont abouti à un retrait militaire humiliant achevé en 2025, laissant un vide géopolitique immédiatement investi par d'autres puissances.
Le poids destructeur du paternalisme :
la persistance d'un ton professoral et moralisateur — incarné historiquement par le discours de Dakar de 2007 — a entretenu un profond ressentiment.
Cette condescendance perçue a été d'autant plus rejetée qu'elle s'est accompagnée d'une diplomatie à « double standard », conciliante avec certains régimes autoritaires alliés.
Le décalage sur les questions mémorielles :
la France peine à solder son passé colonial par crainte des retombées juridiques et financières.
Son hésitation face à la restitution des œuvres d'art ou son abstention à l'ONU en 2026 sur la question de la traite des esclaves soulignent sa difficulté à aborder l'Histoire de manière apaisée et audacieuse.
II. L'offensive des nouveaux compétiteurs : l'art du contre-modèle
Les puissances concurrentes ne se sont pas contentées de combler un vide ; elles ont déployé des stratégies ciblées captant le sentiment anti-impérialiste local :
- La Russie et l'opportunisme sécuritaire :
utilisant la guerre d'information, les réseaux sociaux et la manipulation des relais d'opinion, Moscou a forgé un récit anti-français efficace.
En proposant une protection militaire directe et « clés en main » (désormais sous tutelle directe du ministère de la Défense), sans exigences démocratiques ni contraintes électorales, elle est devenue le partenaire pragmatique des régimes issus de coups d'État.
- La Turquie et le « soft power » de la fraternité :
Ankara déploie une influence multidimensionnelle reposant sur la diplomatie religieuse, l'éducation, les séries télévisées et l'octroi de bourses, tout en commercialisant des équipements militaires très prisés (drones « Bayraktar »).
Elle se positionne ainsi en partenaire d'égal à égal, libéré de tout passé colonial.
-La Chine et le pragmatisme des infrastructures :
fidèle à sa doctrine de non-ingérence politique, Pékin séduit par ses investissements massifs dans les infrastructures (routes, ports, télécommunications).
Malgré les débats sur la soutenabilité de la dette, son offre concrète et rapide contraste avec la lourdeur administrative des institutions occidentales.
III. Le séisme politique et stratégique en France
L'effondrement du dispositif africain provoque des ondes de choc durables au sein de la classe politique et de l'appareil d'État à Paris :
Un débat politique fragmenté :
la perte d'influence attise le rejet de responsabilité entre la majorité et l'opposition.
Tandis que l'exécutif est critiqué pour son arrogance et son impréparation, le débat public tend parfois à réduire cet échec à la seule manipulation par des agents étrangers, occultant les failles françaises accumulées sur plusieurs décennies.
Le traumatisme de l'institution militaire :
les armées françaises ressentent une vive amertume.
Malgré des réussites tactiques sur le terrain, le bilan global est perçu comme un échec stratégique.
Le coût financier et surtout humain (58 soldats tués) laisse une marque profonde face à l'image d'un retrait contraint.
La quête laborieuse d'une nouvelle doctrine :
Paris cherche désormais à réinventer sa présence diplomatique et militaire en passant de la visibilité des grandes bases permanentes à une discrétion stratégique (hubs de formation ciblés, interventions à la demande).
La France peine toutefois à trouver le juste équilibre entre la fin définitive de la « Françafrique » et la défense de ses intérêts économiques, sécuritaires et linguistiques dans un monde devenu strictement multipolaire.
Conclusion
Le constat est sans appel : la France est contrainte d'abandonner définitivement sa posture tutélaire d'antan.
Pour préserver une place dans ce monde multipolaire hyper-compétitif, elle doit désormais apprendre à bâtir des partenariats pragmatiques, dénués de privilèges acquis et fondés sur une stricte égalité.
Out of Africa - Chronique du divorce franco-africain
de Peer De Jong et Frédéric Lejeal
MAREUIL EDITION
311 pages


