LIRE : Africa Fashion , quand l’Afrique rhabille le Monde

(par Olivier THIBAUD)
Après avoir électrisé Londres, New York et Melbourne, l’exposition itinérante majeure conçue par le Victoria and Albert Museum a posé ses malles à Paris, au musée du quai Branly – Jacques Chirac.
Plus qu’une simple parade de mannequins, c'est une déflagration esthétique et politique qui redessine les contours du style mondial.
Et si vous n’avez pu voir cette exposition exceptionnelle clôturée le 12 juillet 2026, vous pourrez vous plonger dans le magnifique ouvrage publié par les éditions El Viso :
un collector à offrir ou à s’offrir !
Voyage au cœur d’une onde de choc créative
L'énergie créative de l'Afrique s'exprime aujourd'hui avec une vitalité et une inventivité singulières.
Avec audace, les créateurs et créatrices du continent et de sa diaspora revendiquent à la fois leur héritage historique et une « afro-modernité » triomphante :
l'élégance des ancêtres, la maîtrise des artisans et une aspiration sans complexe à rayonner sur les scènes internationales.
De l'Afrique du Sud au Mali, du Maroc au Kenya, « Africa Fashion » tisse le portrait d'une Afrique plurielle.
Oubliez les clichés d’un continent réduit à ses « racines » ou à un exotisme de catalogue pour explorateurs en mal de sensations.
La mode africaine ne demande plus la permission d’exister :
elle s'impose comme le nouveau centre de gravité de la mode.

L’Étoffe de la Liberté
Tout commence par un souffle de liberté.
Nous sommes dans les années 1950.
Tandis que les drapeaux coloniaux sont mis au placard, une génération d'artistes s'empare des ciseaux pour découper le costume de « l’homme nouveau ».
De Lagos à Dakar, de 1954 à la fin de l’apartheid en 1994, s’habiller devient un acte de résistance de haut style.
Les textiles deviennent les véritables archives vivantes des luttes politiques.

En Tanzanie, le « kanga » — cette paire de pièces de tissu populaire sur la côte swahilie depuis la fin du XIXᵉ siècle — s'empare du débat public.
Sorti des lignes de production de la toute nouvelle usine « Urafiki », un kanga historique exposé souligne la Déclaration d'Arusha de 1967, acte fondateur du socialisme tanzanien.
On y lit cette inscription poignante :
« Ce bâtiment est bien celui qui a vu naître la déclaration. »
L'étoffe se fait manifeste.

Les Pionniers du Ciseau
Le parcours rend un hommage vibrant aux géants qui ont ouvert la voie.
Avant l'ère d'Instagram, il y eut les visionnaires :
Shade Thomas-Fahm, la « Coco Chanel » nigériane qui a modernisé le boubou ; Alphadi, le « Magicien du Désert » ; ou encore le maître incontesté Chris Seydou.
Né au Mali en 1949, Chris Seydou s'intéresse au vêtement dès son plus jeune âge auprès de sa mère, couturière à Kati.
Après avoir été l'apprenti d'un tailleur et ouvert sa première boutique en 1967 à Ouagadougou, ce grand admirateur de la couture française s'installe à Paris dans les années 1970.
Il y travaille près de vingt ans dans de grandes maisons avant d'y fonder son propre atelier.
Bâtisseur de ponts entre Paris, Bamako et Abidjan, il est l'un des tout premiers à propulser la création africaine sur l'échiquier mondial.

Son coup de génie ?
Le « bogolanfini » (ou « bògòlan »).
Fabriqué historiquement par les Bambaras de Ségou au Mali à partir de coton ou de laine teint à la boue fermentée, ce tissu était traditionnellement drapé sans être coupé.
Seydou le sculpture, le taille et en fait des ensembles ajustés au chic ravageur.
L'exposition dévoile notamment le tailleur emblématique qu'il confectionna pour les 18 ans d'Emmanuelle Courrèges — amie de la famille devenue journaliste et autrice — immortalisé dans une saisissante photographie de Nabil Zorkot à Grand-Bassam.

Cette fureur d'émerger se lit aussi dans l'œil des photographes.
Les portraits de James Barnor ou de Samuel Fosso captent l’« euphorie des indépendances ».
Né en 1962, Fosso a construit depuis les années 1970 une œuvre magistrale autour de l'autoportrait, incarnant de multiples archétypes à travers le vêtement.
Dans sa série « African Spirits’, il rejoue les figures majeures de l'histoire noire :
de Malcolm X sous l'objectif de Richard Avedon à Angela Davis rejouant son avis de recherche du FBI de 1970, en passant par le photographe Seydou Keïta en dandy mystérieux.
La Nouvelle Vague : l'Afrotopie en marche
Mais c’est dans sa section contemporaine que l’exposition atteint son point d'ébullition.
Ici, la nouvelle garde — Imane Ayissi, Thebe Magugu, MAXHOSA et ses tricots aux explosions chromatiques — pulvérise les frontières du genre et de la durabilité.
Ils théorisent l’« Afrotopie », un futur désirable où le continent devient sa propre référence.
Au sommet de ce mouvement figure Ibrahim Kamara.
Styliste hors pair et directeur artistique, Kamara élève son métier au rang d'art pur, remettant en question les normes de race, de beauté et de sexualité.
Pour l'exposition, il passe de l'autre côté de l'objectif dans un virage créatif majeur.
Inspiré par Chris Seydou et le maître du noir et blanc Irving Penn,
il a photographié le mannequin Grace Naa Ayorkor Quaye vêtue d'une pièce Seydou Vintage.
« J’ai été très attiré par le travail de Chris Seydou. Je trouve son histoire particulièrement émouvante. Ce fut un immense privilège de photographier ses vêtements et de pouvoir rendre hommage à une personne aussi remarquable. »
Ibrahim Kamara (2022)
Qu’il s’agisse de minimalisme architectural ou d'artisanat d'art, le message porté par ces créateurs basés entre Johannesburg, Lagos et Paris est limpide :
le luxe de demain sera éthique, engagé et africain, ou ne sera pas.
Un Dialogue Hors du Temps
Le génie de cette étape parisienne réside enfin dans le dialogue subtil tissé entre hier et demain.
En faisant se télescoper les parures historiques du quai Branly et les silhouettes futuristes d’aujourd’hui, l'exposition brise la linéarité du temps.

Illustration parfaite de cet artisanat réinventé :
les tenues d'exception sur mesure réalisées par le regrette couturier ghanéen Kofi Ansah pour une cérémonie traditionnelle de fiançailles organisée à l'abbaye de Westminster en 2014.
Façonnées dans un « kente » de Bonwire (région d'Ashanti au Ghana), ces pièces offrent une réinterprétation magistrale de la tradition aristocratique ghanéenne.
Pourquoi il faut absolument vous plonger sans « Africa Fashion »
Pour le choc visuel :l'art du drapé, la puissance des couleurs et la maîtrise des textiles traditionnels (kente, bògòlan, kanga).
Pour la perspective historique :
une immersion inédite dans l'élégance comme acte politique, des indépendances à la culture pop.
Pour l'inspiration :
la preuve par le style que le futur du luxe s'écrit désormais loin des sentiers battus.
« Africa Fashion » n’est pas une simple rétrospective textile.
C’est une invitation à décentrer notre regard, à admettre que les tendances ne naissent plus seulement dans le Marais ou à Soho, mais s’inventent désormais sur les rives du fleuve Niger ou dans l’effervescence de Nairobi.
Une leçon d'élégance, de panache et, surtout, d'universalisme !
Africa Fashion
Éditeur El Viso
Collection Catalogues D'Expositions
Nombre de pages 272
Prix 42€



