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Mongolie : la stratégie unique de la troisième voie


(par Olivier THIBAUD)



L'analogie entre la Mongolie et l'Ukraine ou Taïwan est un exercice classique mais nuancé de la géopolitique.

Ces trois territoires partagent la condition d'être de jeunes démocraties situées dans la sphère d'influence immédiate de superpuissances autoritaires (la Russie et la Chine).



Cependant, si l'Ukraine et Taïwan occupent des positions de "lignes de front" hautement inflammables, la Mongolie présente une configuration de "l'enclave absolue" qui l'oblige à une stratégie radicalement différente.


Pour survivre entre ses deux gigantesques voisins sans subir le sort de l'Ukraine ou la menace d'invasion de Taïwan, la Mongolie a développé une doctrine géopolitique spécifique, dite de la « troisième politique de voisinage » (Third Neighbor Policy).



1. L'analogie avec l'Ukraine : la vulnérabilité de l'ancien espace soviétique


L'analogie avec l'Ukraine repose sur l'histoire partagée de la tutelle soviétique et sur le défi d'exister face à Moscou.


Le poids du passé et la souveraineté : tout comme l'Ukraine, la Mongolie (bien que formellement indépendante sous la République populaire mongole) a été un État satellite de l'URSS pendant sept décennies.

Lors de la chute du bloc de l'Est en 1991, elle a choisi la transition démocratique, s'exposant au même regard suspicieux du Kremlin que les anciennes républiques soviétiques.


La neutralité impossible et le dilemme de la CPI : l'impact de la guerre en Ukraine s'est fait cruellement ressentir en Mongolie.

Oulan-Bator refuse de condamner l'invasion à l'ONU pour ne pas s'aliéner la Russie, qui lui fournit la quasi-totalité de son carburant.

L'analogie a atteint son paroxysme lorsque la Mongolie, pourtant membre de la Cour pénale internationale (CPI), a accueilli Vladimir Poutine sans l'arrêter, illustrant l'asymétrie totale du rapport de force.


La divergence majeure : l'Ukraine dispose d'une profondeur stratégique et d'une frontière ouverte sur l'Union européenne et l'OTAN, ce qui lui permet de recevoir une aide militaire et d'envisager une intégration occidentale. La Mongolie, elle, n'a aucune frontière avec le monde occidental.



2. L'analogie avec Taïwan : la démocratie face au géant chinois


L'analogie avec Taïwan met en lumière la coexistence fragile entre un système démocratique libéral et l'autoritarisme du PCC (Parti communiste chinois).


Le modèle démocratique comme anomalie régionale : la Mongolie et Taïwan sont deux démocraties dynamiques, dotées d'une presse libre et d'alternances politiques, évoluant sous le regard d'une Chine qui perçoit les valeurs occidentales à ses portes comme une menace pour sa sécurité intérieure.


La dépendance économique asymétrique : Taïwan subit une pression économique constante de Pékin, mais la Mongolie y est encore plus vulnérable.

Près de 90 % des exportations mongoles (principalement le charbon, le cuivre et l'or) sont destinées à la Chine.

Pékin dispose ainsi d'un levier de blocage douanier immédiat, une arme déjà utilisée par le passé (notamment lors des visites du Dalaï-Lama à Oulan-Bator).


La question identitaire : à l'instar de Taïwan, la Mongolie doit préserver son identité culturelle face à l'assimilation.

Les tensions latentes autour de la région de la Mongolie-Intérieure (sous souveraineté chinoise), où Pékin restreint l'usage de la langue mongole dans les écoles, rappellent la sensibilité des questions ethniques et territoriales pour le pouvoir chinois.


Une diplomatie d’équilibriste


La Mongolie cherche activement des "troisièmes voisins" (les États-Unis, la France, le Japon, la Corée du Sud, l'Union européenne) par le biais d'accords commerciaux, miniers (notamment sur l'uranium et les terres rares) et culturels.


Contrairement à l'Ukraine qui a tenté de basculer d'un bloc à l'autre, ou à Taïwan qui s'appuie sur le bouclier américain, la Mongolie utilise ses troisièmes voisins non pas pour remplacer la Russie et la Chine, mais pour s'assurer que le monde extérieur garde un œil sur son indépendance.


C'est une diplomatie de l'équilibriste :

rester une démocratie souveraine sans jamais donner à ses voisins une raison de considérer son territoire comme une menace.



Mongolie : réalités


Vaste comme trois fois la France mais peuplée de seulement 3,5 millions d’habitants, la Mongolie affiche la densité de population la plus faible au monde.

Enclavée entre la Chine et la Russie, cette immense nation est célèbre pour ses grandes étendues sauvages et sa culture nomade.



Sa capitale, Oulan-Bator, s'articule autour de la place Gengis Khan, nommée en l'honneur de l'illustre fondateur de l'Empire mongol des XIIIe et XIVe siècles.

Aujourd'hui, Oulan-Bator est une ville de paradoxes et concentre près de la moitié des citoyens.

Les gratte-ciels rutilants et les SUV de luxe y côtoient de vastes districts de yourtes en périphérie.

Ce développement fulgurant a été propulsé dès les années 2010 par un « boom minier » (cuivre, or, charbon), rendant l'économie très dynamique mais dépendante de la demande chinoise et sujette à l'inflation.



1. Une symbiose culturelle, écologique et géographique


Le pastoralisme nomade est le cœur battant de l’identité, de l’histoire et du paysage mongols.

Deux chiffres clés résument cette réalité unique :

un quart de la population dépend directement de l’élevage mobile, et 80 % du territoire (soit 1,56 million de km²) est composé de pâturages.

La Mongolie est ainsi l'un des derniers bastions mondiaux du nomadisme pastoral.


Le pays figure parmi les plus élevés du monde, dominé à l’ouest par les monts Altaï (4 300 m) et Hangayn (4 000 m), et à l’est par le plateau mongol (1 000 à 1 500 m d'altitude).

Le climat continental enclavé et la haute latitude maintiennent des températures moyennes basses, oscillant entre 16 et 24 °C en juillet, et chutant entre -16 et -24 °C en janvier.

Les précipitations annuelles, inférieures à 400 mm, proviennent de l’océan Arctique via la Sibérie.

Plus abondantes au nord qu’au sud, elles façonnent des zones de végétation variées :

haute montagne, taïga, steppe forestière, steppe (34 % du couvert), semi-désert et désert.


Les variations saisonnières concentrent les pluies entre mi-mai et août, coïncidant avec un ensoleillement maximal où la végétation croît rapidement.

Le plateau abrite plus de 2 600 espèces végétales, dont plus de 600 sont fourragères (Poacées, Typhacées, Liliacées, Astéracées, Chénopodiacées), poussant en touffes et formant une immense mosaïque nourricière.



2. Le système pastoral traditionnel : fonctionnement et avantages


La subsistance des éleveurs s'organise traditionnellement autour des « Cinq Museaux » (Taban Khushuu), cinq espèces hautement adaptées aux spécificités climatiques :


- Les moutons : base de la subsistance pour la viande quotidienne et la laine essentielle au feutre des habitations.


- Les chèvres : essentielles pour le lait et cruciales pour l'économie grâce à la production de laine de cachemire.


- Les chevaux : animaux sacrés servant aux déplacements, au rassemblement des troupeaux et à la fabrication de l’airag (lait de jument fermenté).


- Les bovins (et yaks) : élevés en zone fraîche ou montagneuse pour leur lait riche et leur force de traction.


- Les chameaux de Bactriane : maîtres du désert de Gobi, indispensables pour le transport lourd et leur laine thermique.


Dictée par la météo et la disponibilité en eau, la transhumance implique de déplacer le campement généralement quatre fois par an, à chaque saison.

L’habitat traditionnel, la « ger » (yourte), est une structure légère en bois et feutre, montable et démontable en moins de deux heures, offrant une isolation thermique remarquable contre les extrêmes thermiques.


Sur le plan écologique, le nomadisme répartit la pression sur la végétation et lui permet de se régénérer.

Les études montrent qu'une pression de pâturage modérée favorise la biodiversité :

le nombre d'espèces végétales culmine à environ 30 espèces par mètre carré dans les zones à herbe de hauteur moyenne.

À l'inverse, l'absence de pâturage intensifie la compétition végétale au profit des seules espèces dominantes.

En hiver, la viande est congelée et séchée naturellement grâce au froid intense de novembre, garantissant la subsistance jusqu'au printemps.



3. Les mutations historiques et politiques


L'histoire moderne a profondément impacté ce modèle.

Après la révolution de 1921 et la proclamation de la République populaire de Mongolie en 1924, le régime socialiste a instauré la nationalisation des terres, puis un système de collectivisation agricole par coopératives pastorales en 1955 : le « negdel ».


À la fin des années 1980, dans le sillage de la perestroïka soviétique, le pays a entamé sa transition vers la démocratie et l'économie de marché.

La constitution de 1992 a acté l'effondrement de l'URSS.

Devenue une jeune démocratie, la Mongolie cultive depuis une diplomatie habile dite du « troisième voisin » pour tisser des liens stratégiques avec l'Union européenne, les États-Unis ou le Japon, évitant l'étouffement entre ses deux géants limitrophes.

Si la propriété du bétail a été privatisée au profit des ménages, la privatisation des pâturages reste strictement interdite par la Constitution ; ils demeurent la propriété de l’État.


4. Les défis contemporains et environnementaux


Le modèle traditionnel fait aujourd'hui face à des pressions économiques, démographiques et climatiques inédites.

La dissolution des « negdel » a contraint les nomades à vendre eux-mêmes leurs produits.

Pour obtenir des revenus en devises face à l'inflation des années 1990, les éleveurs ont massivement augmenté la proportion de chèvres pour vendre leur cachemire sur le marché mondial.

Cette explosion du cheptel a rompu l'équilibre pastoral :

contrairement aux moutons, les chèvres arrachent les racines de l'herbe, accélérant la désertification de la steppe.


À cela s'ajoute le phénomène du « Dzud », un hiver extrême (glace épaisse, températures glaciales, vents violents) succédant à un été de sécheresse.

Le bétail, incapable d'atteindre l'herbe sous la glace, meurt par millions.

Le dzud de 1999/2000 a ainsi tué 8,2 millions d'animaux.

Le changement climatique fait craindre une intensification de ces catastrophes, poussant les familles ruinées vers l'exode rural et les bidonvilles de yourtes d'Oulan-Bator.



Pour réduire la distance avec les marchés urbains, de nombreux nomades pratiquent désormais un pâturage sédentaire autour de la capitale, accentuant le surpâturage local.

De plus, la fin du socialisme a entraîné le délabrement des puits mécaniques gérés autrefois par l'État, réduisant les surfaces exploitables par manque d'eau.

Enfin, si l'accès à la modernité transforme le quotidien (motos, panneaux solaires, smartphones pour suivre le cours du cachemire), l’accès à l’éducation pousse les jeunes à s’installer en ville, menaçant la relève générationnelle.


5. Réponses politiques et fiscales


Pour tenter de réguler ces crises et préserver son environnement fragile, les autorités mongoles déploient plusieurs leviers.

La loi foncière de 1994 (modifiée en 2002) autorise les chefs locaux à encadrer les mouvements saisonniers et le nombre de bêtes.

De plus, des amendements fiscaux introduits en 2002 ont mis en place une taxe sur le bétail basée sur un équivalent-mouton :

une chèvre équivalant à 1,5 mouton, le taux d'imposition supérieur vise à décourager l'élevage intensif de chèvres.

Enfin, pour désengorger les zones surpâturées, les Plans d'action gouvernementaux ont programmé la réparation de 1 900 puits mécaniques et le forage de 800 nouveaux points d'eau afin de reconquérir les prairies délaissées.



Le défi de la patrie de Gengis Khan réside désormais dans un équilibre subtil :

préserver ses traditions millénaires et son écosystème face au changement climatique, tout en poursuivant sa modernisation économique et en maintenant son indépendance face à ses deux puissants voisins.



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