Lire et relire Duras : L'Amant et autres écrits
- Olivier THIBAUD

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(par Olivier THIBAUD)
L'Amant et autres écrits : Tirage spécial
de Marguerite Duras
Édition de Sylvie Loignon et Julien Piat.
Préface de Julien Piat
Collection Bibliothèque de la Pléiade
976 pages
Il existe un « cycle indochinois » dans l’œuvre de Duras et pour commémorer les trente ans de la disparition de cette grande écrivaine la Bibliothèque de la Pléiade nous offre un ouvrage dans une proximité qui permet d'éclairer encore plus vivement son talent.
Ce volume contient :
- Un barrage contre le Pacifique
- L'Éden Cinéma
- L'Amant
-L'Amant de la Chine du Nord
Essentiels dans l’œuvre de Marguerite Duras, ces quatre livres, enrichis de documents qui en éclairent la conception, l’écriture et la réception, se trouvent réunis dans ce Tirage spécial, qui comporte en outre – hors texte – les photos « absentes ».
« L'Amant » est le livre qui en sera la clé de voûte : il paraît en 1984 et obtient le prix Goncourt.
Tout va changer pour Marguerite.
Et dans L’Amant tout a déjà changé.
Le ton, le style ni la narration ne sont plus ceux du Barrage.
La célèbre « écriture courante » durassienne est à l’œuvre.
Les images mentales se mêlent à la description de photos absentes :
C’est le récit de l’éveil des sens.
Duras a gagné sa « bataille avec le silence », elle dit ce qu’elle avait tu jusqu’alors, « la défloration de l’enfant blanche » par l’amant chinois :
déshonneur, transgression, scandale.

L’Amant
de Marguerite Duras
Éditeur :Minuit
Nombre de pages : 148
Au moment de remonter dans le bac, après le passage d’un fleuve, la jeune fille accepte l’invitation d’un voyageur qui lui propose de la ramener à la ville dans sa limousine noire.
Ce roman d’amour n’appartient à aucun genre connu.
Il transcende toute littérature.
Il montre que l’écriture la plus audacieuse et la plus moderne est aussi la plus simple.
Dans « L'Amant », Marguerite Duras reprend sur le ton de la confidence les images et les thèmes qui hantent toute son œuvre.
Ses lecteurs vont pouvoir ensuite descendre ce grand fleuve aux lenteurs asiatiques et suivre la romancière dans tous les méandres du delta, dans la moiteur des rizières, dans les secrets ombreux où elle a développé l'incantation répétitive et obsédante de ses livres, de ses films, de son théâtre.
Au sens propre, Duras est ici remontée à ses sources, à sa "scène fondamentale" :
ce moment où, vers 1930, sur un bac traversant un bras du Mékong, un Chinois richissime s'approche d'une petite Blanche de quinze ans qu'il va aimer.
Il faut lire les plus beaux morceaux de L'Amant à haute voix.
On percevra mieux ainsi le rythme, la scansion, la respiration intime de la prose, qui sont les subtils secrets de l'écrivain.
Dès les premières lignes du récit éclatent l'art et le savoir-faire de Duras, ses libertés, ses défis, les conquêtes de trente années pour parvenir à écrire cette langue allégée, neutre, rapide et lancinante à la fois, capable de saisir toutes les nuances, d'aller à la vitesse exacte de la pensée et des images.
Un extrême réalisme (on voit le fleuve ; on entend les cris de Cholon derrière les persiennes dans la garçonnière du Chinois), et en même temps une sorte de rêve éveillé, de vie rêvée, un cauchemar de vie :
cette prose à nulle autre pareille est d'une formidable efficacité.
« À la fois la modernité, la vraie, et des singularités qui sont hors du temps, des styles, de la mode. » (François Nourissier)
Marguerite Duras (1914-1996) a reçu le prix Goncourt en 1984 pour ce roman.
Traduit dans 35 pays, il s'est vendu à 2 400 000 exemplaires toutes éditions confondues.

Indochine, Duras, et « Trois nuits par semaine »
Le titre de la chanson « Trois nuits par semaine » du groupe Indochine est inspiré de « l'Amant » de Marguerite Duras
Contrairement à une idée reçue, la chanson « Trois nuits par semaine » ne cite pas un passage précis mot pour mot, mais s'inspire très largement de l'ambiance et de la dynamique charnelle du roman « L'Amant » de Marguerite Duras (1984).
C'est davantage une « transposition sensorielle » qu'une adaptation littérale.
Nicola Sirkis,fondateur du groupe, a écrit ce texte après avoir été fasciné par la lecture du roman.
On y retrouve l'érotisme moite et la tension entre les deux personnages principaux :
- la jeune fille : « au corps de porcelaine » fait écho à la jeune narratrice de quinze ans et demi ;
- l'ambiance étouffante et exotique évoque l'Indochine française (l'actuel Vietnam) où se déroule le récit ;
- le titre lui-même évoque la régularité des rencontres clandestines dans la garçonnière de Cholon…
Si l'on devait l'associer à un moment du livre, c'est celui de la première rencontre dans la garçonnière, où le désir prend le pas sur tout le reste.
Le texte de Duras décrit cette peau « très douce »", cette chaleur insupportable et la découverte des corps, ce que Nicola Sirkis a résumé dans son refrain hypnotique…


