Giovanni Segantini, peintre divisionniste au musée Marmottan
- Olivier THIBAUD

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(par Olivier THIBAUD)
Le musée Marmottan Monet présente une exposition monographique consacrée à Giovanni Segantini, artiste symboliste et divisionniste, « Je veux voir mes montagnes » du 29 avril au 16 août 2026.

Giovanni Segantini
Orphelin à 8 ans, Giovanni Segantini vit une enfance difficile avec une mère décédée en 1865 et un père peu après.
Il se découvre peintre à 16 ans à Milan, influencé par l'avant-garde et le mouvement divisionniste (1), tout en étant autodidacte dans l'essentiel.
Il se forme brièvement à l'académie de Brera, puis s'inspire des Macchiaioli, du réalisme et du vérisme italiens, ainsi que des peintres lombards.
Vittore Grubicy devient son mentor, lui enseignant la technique divisionniste, qui influence profondément sa production.

Giovanni Segantini
Il adopte rapidement la technique divisionniste, utilisant de petites touches de couleurs primaires et secondaires pour capturer la lumière.
Son œuvre évolue d’un naturalisme pastoral à une peinture symboliste et allégorique, explorant la dualité entre nature et homme.

La montagne, thème majeur de son œuvre
La montagne est le sujet central, symbole de mythes, de spiritualité et de quête de vérité.
Il représente la dualité de l’amour entre l’homme et la nature, avec des œuvres illustrant la maternité, la fertilité et la protection.
Il cherche à représenter la nature comme un lieu de catharsis et de mystère, au-delà du simple naturalisme.
Il utilise la lumière et la couleur pour exprimer des idées transcendantes, notamment dans ses paysages alpins et ses scènes pastorales.

La technique divisionniste et ses applications
Il développe la technique en décomposant scientifiquement la couleur pour rendre la lumière et l’atmosphère.
Il applique cette méthode à ses paysages alpins, créant des œuvres vibrantes, abstraites et spirituelles.
La symbolique et l’influence littéraire
Il s’inspire de la Bible, de mythes classiques, et de Nietzsche, intégrant des allégories et figures symboliques dans ses œuvres.
Il explore la relation entre l’amour, la maternité et la spiritualité à travers des œuvres comme « Le Fruit de l’amour » et « L’Ange de la vie ».

La vie en montagne et ses défis
Il réside dans des lieux isolés comme Savognin et le col du Maloja, où il peignait en pleine nature à haute altitude.
Sa vie est marquée par des difficultés financières, des dettes et une vie solitaire, renforçant le mythe du héros isolé.

Le Fruit de l'amour ou Fleur des Alpes
Le Fruit de l'amour représente une jeune mère tenant son enfant dans un paysage alpin dépouillé et silencieux.
A travers l'utilisation de la technique divisionniste l'artiste offre une lumière claire et diffuse qui accentue la dimension spirituelle de la composition.
L'éclat des touches de couleur appliquées sur la toile enveloppe figures et nature, transformant la scène en allégorie universelle de la maternité, de l'amour et du cycle de la vie.
L'œuvre s'inscrit ainsi dans la vision symboliste de l'artiste qui attribue à la figure féminine et à la maternité un rôle central, quasi sacré.
La reconnaissance et l’héritage
Il reçoit une admiration initiale en France lors de ses expositions, mais reconnaissance tardive dans le pays.
Son œuvre influence des artistes contemporains comme Anselm Kiefer et continue d’être célébrée dans des expositions monographiques.

Leopoldina Grubicy
La vie et la condition de Giovanni Segantini
Artiste sans patrie, ayant perdu sa nationalité, il ne pouvait se déplacer librement en raison de l'absence de papiers et de sa réfractarité à la conscription.
Malgré cela, ses œuvres voyageaient à travers l'Europe, dans musées et collections privées, grâce notamment à Vittore et Alberto Grubicy.

Les Deux mères
La technique divisionniste et ses œuvres majeures
Segantini a poussé la technique divisionniste à son paroxysme, utilisant la fragmentation pour révéler l'Idée et l'Esprit de la vie à travers la lumière.
Ses œuvres emblématiques comme « Pâturages alpins » et le « Triptyque de la Nature » incarnent cette recherche de spiritualité et de vérité dans la lumière.

Les Deux mères (détail)

Les Deux mères (détail)
La dernière période et le triptyque alpin
Pendant ses années à Maloja, il peint de vastes espaces inspirés par le paysage alpin, notamment le triptyque destiné à l’Exposition universelle de 1900.
En 1899, lors de la réalisation de La Nature au Schafberg, il meurt d'une péritonite à 41 ans, face au paysage qu'il voulait immortaliser.


L’hommage d’Anselm Kiefer
L’artiste contemporain Anselm Kiefer a créé quatre œuvres entre 1988 et 2025 en hommage à Segantini, intégrant des mots et matériaux symboliques comme l’or.
Ses œuvres évoquent la nostalgie, la nature et la mémoire, résonant avec la dernière parole de Segantini :
« Je veux revoir mes montagnes ».


Expositions et programmation
L’exposition « Je veux voir mes montagnes » est coorganisée par le musée Marmottan et d’autres institutions, avec un catalogue dirigé par Gabriella Belli.
La programmation 2026 inclut une rétrospective sur l’évolution du paysage dans l’art, de Monet à Hockney, et une exposition sur Monet et Soriano, explorant la fragilité des environnements nordiques.

(1)
Le divisionnisme (souvent confondu avec le pointillisme) est un mouvement pictural né à la fin du XIXe siècle, principalement en France et en Italie. Il repose sur une approche scientifique de la couleur et de la lumière.
1. La théorie scientifique
Contrairement aux impressionnistes qui peignaient de manière instinctive, les divisionnistes s'appuient sur les traités de chimie et de physique, notamment ceux de Michel-Eugène Chevreul (loi du contraste simultané des couleurs).
L'idée est de ne plus mélanger les pigments sur la palette, mais de diviser les couleurs en petits points ou traits de couleurs pures posés côte à côte sur la toile.
2. Le mélange optique
Le principe fondamental est que le mélange ne se fait pas sur le tableau, mais dans l'œil (et le cerveau) du spectateur.
À une certaine distance, les points de couleurs primaires et complémentaires se fondent pour créer une luminosité beaucoup plus intense que celle obtenue par un mélange traditionnel de peinture.

Ave Maria à la traversée
Réalisée en 1886 à Savognin, cette œuvre est une seconde version d' Ave Maria à la traversée, peinte en 1882 et primée lors de l'Exposition universelle d'Amsterdam de 1883.
La composition témoigne de l'un des premiers essais de la technique divisionniste par l'artiste, guidé par son marchand Vittore Grubicy.
La scène se situe sur le lac de Pusiano, où une famille de bergers installée dans une barque interrompt sa traversée au crépuscule pour prier.
La lumière vibrante et la touche divisionniste traduisent le caractère sacré du quotidien à travers une atmosphère recueillie et silencieuse, intemporelle.
Manifeste poétique célébrant l'union de l'homme avec le monde naturel et animal. ce tableau deviendra l'une des ouvres les plus connues de Segantini.
3. Les figures de proue
Georges Seurat : Il est le fondateur du mouvement avec son œuvre monumentale « Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte » (1884).
Il préférait le terme de "chromo-luminarisme".
Paul Signac : Ami de Seurat, il devient le théoricien du mouvement et propage la technique après la mort précoce de Seurat.
Camille Pissarro : Il a adopté cette technique pendant une courte période de sa carrière, influencé par la nouvelle génération.
4. Différence entre Divisionnisme et Pointillisme
Bien que les termes soient souvent utilisés de manière interchangeable, il existe une nuance :
Le pointillisme se réfère spécifiquement à la technique de poser des "points" de peinture.
Le divisionnisme se réfère à la théorie de la séparation des couleurs et à l'étude des effets optiques, que la touche soit un point, un petit trait ou un carré.

5. Influence et postérité
Le divisionnisme a marqué une étape cruciale vers l'art moderne.
En décomposant la réalité en unités de couleur, il a ouvert la voie :
- Au Fauvisme (avec l'utilisation de couleurs arbitraires et vives).
- À l'Abstraction (en mettant l'accent sur la structure de la peinture plutôt que sur le sujet).
- Au Futurisme italien, qui a utilisé la touche divisée pour exprimer le mouvement et la vitesse.

Les modèles

Musée Marmottan Monet : jardin













































