Africa Fashion : quand l’Afrique rhabille le Monde
- Olivier THIBAUD

- 27 mars
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 mars

Après avoir électrisé Londres, New York et Melbourne, l’exposition « Africa Fashion » pose ses malles au musée du quai Branly – Jacques Chirac.
Plus qu’une simple parade de mannequins, une déflagration esthétique et politique qui redessine les contours du luxe et de l’identité.
Voyage au cœur d’une onde de choc créative.
Par Olivier THIBAUD

Mbeuk Idourrou collection, Imane Ayissi, Paris, France, Autumn Winter 2019. Photo Fabrice Malard Courtesy
Oubliez les clichés d’un continent réduit à ses « racines » ou à un exotisme de catalogue pour explorateurs en mal de sensations.
Au quai Branly, la mode africaine ne demande plus la permission d’exister :
elle s'impose comme le nouveau centre de gravité du style mondial.

En accueillant l’exposition itinérante conçue par le Victoria and Albert Museum, l’institution parisienne orchestre une rencontre au sommet entre les trésors de ses réserves — textiles séculaires, parures royales — et la fureur créatrice d’une avant-garde qui n’a plus rien à envier aux podiums milanais ou parisiens.

Christine Checinska, conservatrice en chef des textiles et de la mode d'Afrique et de la diaspora africaine, Victoria and Albert Museum de Londres

L’Étoffe de la Liberté
Tout commence par un souffle de liberté.
Nous sommes dans les années 1950.
Tandis que les drapeaux coloniaux sont mis au placard, une génération d'artistes s'empare des ciseaux pour découper le costume de « l’homme nouveau ».
De Lagos à Dakar, de 1954 à la fin de l’apartheid en 1994, s’habiller devient un acte de résistance.

Le kanga est l'un des principaux produits de la nouvelle usine Urafiki.
Constitué d'une paire de pièces de tissu portées ensemble, il devient populaire sur la côte swahilie à la fin du 19e siècle.
Ce kanga souligne la Déclaration d'Arusha de 1967, la plus importante déclaration du socialisme africain en Tanzanie. L'inscription peut être traduite ainsi :
« Ce bâtiment est bien celui qui a vu naître la déclaration. »
Les Pionniers du Ciseau
Le parcours rend un hommage mérité aux géants qui ont ouvert la voie.
Avant les stars d’Instagram, il y eut les visionnaires :
Shade Thomas-Fahm, la « Coco Chanel » nigériane qui a modernisé le boubou ; Chris Seydou, qui a hissé le bògòlan au rang de la haute couture ; ou encore Alphadi, le « Magicien du Désert ».
Ces noms, souvent méconnus du grand public européen, constituent pourtant l’épine dorsale d’une industrie qui a su fusionner les codes ancestraux avec l’élégance cosmopolite du XXe siècle.

Le travail de Chris Seydou avec le bogolanfini atteint son apogée dans les années 1990, après son retour au Mali.
Fabriqué historiquement par les Bambaras, ce tissu de coton ou de laine est teint avec de la boue fermentée.
Alors qu'il est traditionnellement drapé sans être coupé, Seydou le taille pour en faire des créations ajustées qui obtiennent un grand succès auprès de sa clientèle.
Il confectionne ce tailleur pour les 18 ans d'Emmanuelle Courrèges, une amie de la famille devenue journaliste de mode et autrice.
Une création semblable figure dans la saisissante photographie de Nabil Zorkot, prise à Grand-Bassam, en Côte d'lvoire.

Chris Sevdou s'intéresse à la mode dès son plus jeune âge et apprend le métier auprès de sa mère, une couturière de Kati, au Mali. Après avoir été l'apprenti d'un tailleur, il ouvre en 1967 sa première boutique à Ouagadougou, au Burkina Faso.
Grand admirateur de la mode française, il s'installe à Paris au début des années 1970 et y travaille pendant près de vingt ans, d'abord dans de grandes maisons, avant d'y ouvrir son propre atelier.
Seydou est l'un des premiers à promouvoir la mode africaine sur la scène mondiale.
Ses créations attirent une clientèle internationale et il voyagera régulièrement entre Paris, Bamako au Mali et Abidjan en Côte d'Ivoire, avant de retourner s'installer à Bamako en 1990.
Le regard est aussi celui des photographes.

Malcom X par Samuel Fosso
Les portraits de Samuel Fosso ou de James Barnor captent cette « euphorie des indépendances ».
On y voit une jeunesse fière, sapée, audacieuse, pour qui l’objectif est un miroir de soi enfin reconquis.
Grâce à un appel à contribution inédit, le musée expose également des archives intimes de familles de la diaspora, prouvant que la mode est avant tout une histoire de transmission et de mémoires croisées.

Angela Davis par Samuel Fosso
Samuel Fosso est né en 1962. Camerounais
Il a construit depuis les années 1970 une œuvre basée sur l'autoportrait photographique.
Elle se caractérise par une grande diversité d'archétypes, où l'on peut voir 'artiste incarner de multiples personnalités imaginées en utilisant vêtements et accessoires.
Dans la série African Spirits il choisit de se représenter sous les traits de figures majeures de l'histoire noire en rejouant des photographies réelles.
Si certains sont parfois reconnaissables. comme Malcom X photographié par Richard Avedon, d'autres font appel à des images moins connues, telle celle montrant le photographe Seydou Keïta sous les traits d'un élégant un peu mystérieux.
Angela Davis apparaît par le biais du portrait de l'avis de recherche diffusé par le FBl en 1970
La Nouvelle Vague : l'Afrotopie en marche
Mais c’est dans sa section contemporaine que l’exposition atteint son point d’ébullition.
Ici, la nouvelle garde — les Ibrahim Kamara, Imane Ayissi ou Thebe Magugu — pulvérise les frontières du genre, de la sexualité et de la durabilité.
Ces créateurs ne se contentent pas de « faire du beau » ; ils théorisent l’« Afrotopie », un futur où l’Afrique est sa propre référence.

Grace Naa Ayorkor Quaye par Ibrahim Kamara
Ibrahim Kamara est l'un des principaux représentants de cette génération de créateurs de mode avant-gardistes.
Il élève le stylisme au rang d'art.
Son travail remet en question es idées conventionnelles sur la race, le genre, la beauté et la sexualité.
Cette sélection d'œuvres est mise en scène et photographiée par Ibrahim Kamara lui-même, marquant un tournant dans sa pratique créative qui le voit prendre en charge la composition et capturer personnellement l'image désirée.
Inspiré par le créateur Chris Seydou (1949-1994) et le photographe Irving Penn (1917-2009).
Kamara a photographié le mannequin Grace Naa Ayorkor Quaye portant une tenue Seydou Vintage.
« J’ai été très attiré par le travail de Chris Seydou.
Je trouve son histoire particulièrement émouvante.
Ce fut un immense privilège de photographier ses vêtements et de pouvoir rendre hommage à une personne aussi remarquable. »
Ibrahim Kamara, 2022
Qu’il s’agisse du minimalisme architectural de certaines coupes ou de l’explosion chromatique des tricots de MAXHOSA, le message est clair :
le luxe de demain sera africain ou ne sera pas.
Ces designers, installés entre Johannesburg, Lagos et Paris, redéfinissent l'artisanat non comme une survivance du passé, mais comme le summum de l’exclusivité éthique.
Un dialogue hors du temps
Le génie de l’étape parisienne réside dans ce « retour aux sources » final.
En faisant dialoguer les parures historiques du quai Branly avec les silhouettes futuristes d’aujourd’hui, l’exposition brise la linéarité du temps.
On comprend alors que la mode africaine est une boucle continue, une conversation permanente entre les mains qui tissaient hier et celles qui dessinent demain.

Ces tenues sur mesure ont été commandées à Kofi Ansah à l'occasion d'une cérémonie traditionnelle de fiançailles ghanéenne qui s'est tenue à l'abbaye de Westminster, à Londres. en 2014.
Lors de quatre rencontres à son atelier d'Accra, Kofi Ansah a discuté avec le couple de tous les aspects de ces vêtements. Les créations finales - fabriquées dans un kente de Bonwire dans la région d'Ashanti, l'un des nombreux tissus de la collection du couturier - offrent une version personnalisée et contemporaine de la tradition
« Africa Fashion » n’est pas une simple rétrospective textile.
C’est une invitation à décentrer notre regard, à admettre que les tendances ne naissent plus seulement dans le Marais ou à Soho, mais s’inventent désormais sur les rives du fleuve Niger ou dans l’effervescence de Nairobi.
Une leçon d'élégance, de panache et, surtout, d'universalisme !
Exposition "Africa Fashion"
Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris.
Exposition temporaire / Galerie Jardin
Du 31 mars au 12 juillet 2026
























































































































