À lire : Le Viêt Nam en 100 questions : Au carrefour d'une nouvelle Asie
- Olivier THIBAUD

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(par Olivier THIBAUD)

Ancien protectorat de l’Empire du Milieu, théâtre d’un affrontement idéologique mondial au XXe siècle, le Viêt Nam s’impose aujourd’hui comme l'un des moteurs les plus agiles de la zone Asie-Pacifique.
Entre permanence politique et audace capitaliste, radiographie d’un dragon au cœur des recompositions géopolitiques contemporaines.
La matrice historique : De la tutelle chinoise à l’affirmation du Nam
L’identité vietnamienne s'est forgée dans le creuset d’une dialectique permanente avec le géant chinois.
Dès le IIIe siècle avant notre ère, le territoire est arrimé à la dynamique impériale des Han.
Cette domination, qui s’étire sur près d'un millénaire, s’avère paradoxale :
si elle impose le modèle administratif mandarinal, le confucianisme et les caractères sinisés, elle suscite en contrepoint une conscience nationale de résistance.
Cette quête d'altérité culmine en 1804 lorsque le nom « Viêt Nam » est officiellement adopté par l'empereur Gia Long, fixant dans la sémantique la rupture avec Pékin et scellant l'unification des contrées du Nord (les Viêt) et du Sud (le Nam).
Un héritage de souveraineté incarné par le général Trân Hung Dao (1228-1300), stratège légendaire ayant repoussé les hordes mongoles de Kubilai Khan, aujourd’hui encore élevé au rang de divinité tutélaire de l'indépendance nationale.
La « Marche vers le Sud » et l'engloutissement des empires rivaux
Le Viêt Nam moderne est le produit d'une expansion territoriale séculaire, baptisée la « Nam Tiên » (la marche vers le Sud).
Du XIIe au XIXe siècle, les dynasties viêt ont progressivement grignoté les puissances méridionales d'influence indianisée.
Le Founan : Ancien carrefour commercial majeur du delta du Mékong, ce berceau de la civilisation khmère s'étiole dès le VIe siècle.
Le Champa : Ce royaume hindouisé, qui s’étendait sur plus de 1 000 kilomètres le long de la côte centrale en rivalité constante avec Angkor, est définitivement soumis lors de la grande conquête de 1471.
Ce glissement tectonique vers le Sud a non seulement dessiné la silhouette en « S » du pays, mais a également transformé une nation initialement homogène en un État pluriethnique, intégrant vagues de populations chames et khmères.
La parenthèse coloniale et la sémantique de la libération
L'irruption de la colonisation française au XIXe siècle fragmente cet espace sous l'appellation d'Indochine, artificiellement découpée en trois entités :
le Tonkin au nord, l'Annam au centre et la Cochinchine au sud.
Pour la puissance coloniale, le mot même de « Viêt Nam » devient séditieux.
Il faudra attendre 1941 et la création du Viêt Minh par Hô Chi Minh pour que le terme soit réhabilité comme l'étendard de la résistance moderne.
La décolonisation, suivie de la guerre d'indépendance contre les États-Unis, achèvera de sacraliser le nom du pays sur la scène internationale, au prix d'une réunification douloureuse en 1975.
ÉVOLUTION DU MODÈLE VIETNAMIEN
Économie Planifiée Doi Moi (1986)
Dogme marxiste pur Économie de marché
Autarcie & Pénurie Orientée socialisme
Modèle Actuel (2026)
Croissance : 6 à 7 %
Hub tech mondial
Le grand virage du Doi Moi : Le capitalisme d'État à l'épreuve du marché
En 1986, exsangue, le Parti communiste vietnamien opère sa propre « Perestroïka » : le « Doi Moi » (Renouveau).
À l'instar du modèle chinois, Hanoï fait le pari audacieux d'une économie de marché orientée socialisme.
Le dogme s'efface devant le pragmatisme entrepreneurial.
Quarante ans plus tard, les résultats macroéconomiques valident cette stratégie.
Avec une croissance insolente oscillant entre 6 et 7 % par an, le pays s'est métamorphosé en un hub manufacturier et technologique mondial, captant les investissements directs étrangers (IDE) détournés de la Chine par la guerre commerciale sino-américaine.
Ce dynamisme repose sur une classe moyenne en pleine explosion et un marché intérieur de près de 100 millions de consommateurs particulièrement connectés.
Diplomatie de l'omnidirectionnalité : L'art du roseau
Sur l'échiquier international, le Viêt Nam pratique la « diplomatie du bambou » :
flexible mais profondément enracinée.
Face à l'ombrageux voisin chinois — premier partenaire commercial mais rival frontal en mer de Chine méridionale —, Hanoï déploie une stratégie d'équilibrage multilatéral complexe.
L'appareil d'État cultive ainsi simultanément ses relations avec Washington, Tokyo et Séoul, s'affirmant comme un pivot incontournable de l'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est).
Dans cette nouvelle configuration, la France, malgré un héritage historique et culturel indéniable, voit son influence économique relative s'éroder au profit des géants asiatiques (Chine, Japon, Corée du Sud), qui dictent désormais le tempo des investissements et des infrastructures de la nouvelle Asie.
Le Viêt Nam en 100 questions : Au carrefour d'une nouvelle Asie
par Benoît de Tréglodé (1)
Éditions Tallandier
320 pages
Format : 14 x 20,5 cm
(1)
Benoît de Tréglodé est directeur de recherche à l’Irsem, spécialiste du Viêt Nam et co-directeur du Centre Asie du Sud-Est de l’EHESS. Il est l’auteur, notamment, d’Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours (2018) et de Vietnamiens. Lignes de vie d’un peuple (2021).


