Granville : la mémoire de la Grande Pêche et le souffle du large
- Olivier THIBAUD

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Le Marité au large de Granville
(par Olivier THIBAUD)
Au pied des remparts de la « Monaco du Nord », le port de pêche de Granville fait revivre l’épopée héroïque des Terre-Neuvas.
Entre vieux gréements d'exception, savoir-faire séculaires et hauts lieux culturels nichés sur le roc, la cité normande offre une traversée intemporelle où la mémoire du sel façonne l'avenir.

René Collin, marin terre-neuva embarqué à 14 ans comme mousse...

... à bord du Pingouin, chalutier commandé par Yacinthe Chapron capitaine à 26 ans et lui-même engagé comme mousse à l'âge de 14 ans
L’appel des Grands Bancs : la saga des forçats de la mer
Sur le port de pêche de Granville, quand la brume de la Manche vient envelopper la silhouette haute de la ville forte, les ombres du passé ne sont jamais bien loin.
Chaque été, au terme du mois d'août, le Festival des Voiles de Travail vient réveiller la mémoire assoupie de la grande aventure morutière.
Loin d'une simple parade de vieux gréements, l'événement s'impose comme le mémorial vivant d'une épopée humaine gravée dans la chair et la pierre.
Pour prendre le pouls de cette cité corsaire, il faut effectuer un saut dans le temps jusqu'au XVIᵉ siècle.
Granville s'affirme alors, aux côtés de Saint-Malo et de Fécamp, comme l'un des trois piliers de la pêche morutière du royaume de France.
Chaque printemps, au sortir du Grand Pardon où les familles implorent la clémence des éléments, une armée de trois-mâts et de brick-goélettes levait l'ancre.
Direction : les Grands Bancs de Terre-Neuve, cet immense plateau sous-marin de 282 500 km² étendu au large du Canada, là où les eaux froides du courant du Labrador rencontrent la chaleur du Gulf Stream pour créer l'écosystème halieutique le plus poissonneux du globe.
Pendant six à huit mois, dans un froid polaire et au milieu de brouillards à couper au couteau, des équipages aguerris traquaient « l'or blanc » : la morue salée (nommée cabillaud en frais).
Au XIXᵉ siècle, la pratique se durcit encore avec l'essor de la pêche en doris.
Embarqués par paires sur ces frêles canots en bois à fond plat mis à la mer depuis le navire amiral, les marins s'éloignaient à plusieurs milles dans l'immensité grise pour relever des kilomètres de lignes.
Le risque de perdre le bâtiment mère ou d'être pulvérisé par un paquebot de ligne était permanent.
Mourir noyé ou gelé représentait la triste monnaie de cet héroïsme quotidien.

Les p'tits graviers, enfants forçats oubliés
À terre, sur les grèves de galets, la vie n'était pas moins cruelle pour les « graviers » (ou « p'tits graviers »).
Ces adolescents âgés de 10 à 15 ans, issus de familles modestes du Clos Poulet malouin ou de la baie de Granville, étaient embauchés pour étaler, retourner et sécher au soleil des tonnes de poissons salés.
Des journées de plus de 15 heures, payées une misère, dans le froid et le sel.
Ce n'est qu'à la fin du XIXᵉ siècle, sous la pression des réglementations sur le travail des enfants et l'essor de la « pêche errante » (la morue verte salée directement à bord), que ce calvaire s'éteindra progressivement.
Le souffle du renouveau : entre géants de bois et décarbonation
Aujourd'hui, le festival réanime ce patrimoine matériel et social.
Le havre granvillais se transforme en un théâtre à ciel ouvert où se croisent bisquines au gréement spectaculaire — à l'instar de « La Granvillaise » —, lougres, dundees et gaffons.
Mais au cœur de toutes les attentions figure le « Marité », dernier trois-mâts terre-neuvier français en état de naviguer.

Le Marité entre sous voiles dans le port de Granville
Célébré pour son centenaire en 2023, ce géant des mers traverse pourtant une tempête silencieuse.
Lors de son carénage décennal, les charpentiers navals ont mis au jour une attaque de champignons lignivores dans les bas-fonds de sa structure.
Classé Bateau d'Intérêt Patrimonial, le navire repose aujourd'hui au sec sur le terre-plein de Port-en-Bessin, le temps d'un vaste chantier de restauration estimé entre 2,5 et 3,2 millions d'euros.
Sous l'égide du GIP Marité et de la Fondation du patrimoine, la réhabilitation prévoit le remplacement des pièces de charpente, un assainissement hygrométrique strict et une éventuelle modernisation vers une propulsion hybride écoresponsable.
Cette quête de sobriété énergétique fait écho aux orientations actuelles du Festival des Voiles de Travail.
Tout en maintenant ses animations populaires — démonstrations de matelotage, salage de la morue, chants de marins et visites sous la « Cambuse » —, le rassemblement met désormais l'accent sur le transport de marchandises à la voile.
Une passerelle audacieuse réunit ainsi l'épopée passée de la Grande Pêche et le renouveau du fret maritime décarboné.
Entre falaises et ruelles : les autres visages de la cité

La Haute-Ville attire de nombreux peintres
Découvrir Granville, c'est aussi arpenter une géographie singulière.
Surnommée la « Monaco du Nord », la Haute-Ville se dresse sur un éperon rocheux cerné par les flots.
La formule dépasse le cadre de la simple image touristique ;
le lien est généalogique !

En souvenir du passage de S.A.S. Albert II, prince de Monaco
En 1715, l'alliance entre Jacques IV de Goyon de Matignon, baron de Granville, et Louise-Hippolyte Grimaldi, héritière du trône monégasque, a scellé le destin de la dynastie.
Pour monter sur le Rocher, le baron normand dut abandonner ses armes pour devenir Jacques Ier de Monaco.
Tous les princes monégasques actuels descendent directement de cette lignée granvillaise.

La villa « Les Rhumbs » abrite le Musée Christian Dior
Plus haut, perchée sur la falaise face à la mer, la villa « Les Rhumbs » abrite le Musée Christian Dior.
Enveloppée d'un jardin anglais balayé par les vents de la Manche, la maison d'enfance du couturier raconte la genèse de son regard.
C'est ici, entre le rose des crépis, le gris du granit et le bleu de l'océan, que s'est forgée la palette esthétique du maître de la Haute Couture.

De l'autre côté des remparts, le Musée d'art moderne Richard Anacréon complète cet ancrage culturel en conservant les œuvres des grandes avant-gardes littéraires et artistiques du XXᵉ siècle.

André Malraux, portrait par Gisèle Freund (exposition temporaire du Musée Anacréon jusqu'au 8 novembre 2026)
Pour prendre le pouls de la vie locale, le rendez-vous se fixe le samedi matin au marché couvert et sur le Cours Jonville.
Entre les étals de coquillages, de poissons frais et de fromages normands, la rôtisserie ambulante Herman déploie ses fameuses saucisses et diverses charcuteries rôties à la braise .
Une halte gourmande indispensable avant de mettre le cap vers l'école de voile 8 Milles Nautic pour une session sur l'eau, ou de pousser l'exploration jusqu'à Saint-Malo, où le Musée des Terre-Neuvas conserve précieusement les reliques de ces marins d'exception.
Carnet de route et informations pratiques
Événements et patrimoine maritime
Festival des Voiles de Travail :
Rassemblement annuel sur le port de pêche de Granville (gratuit).
Démonstrations, visites de navires, conférences et village gastronomique.
Soutien au trois-mâts "Le Marité" :
La souscription pour la restauration du navire est ouverte sur le site de la Fondation du patrimoine
Culture et musées
Musée Christian Dior :
Villa « Les Rhumbs », 1 rue d'Estouteville, Granville. Exposition « Christian Dior, à la recherche des couleurs de l'enfance » (jusqu'au 1er novembre 2026).
Ouvert tous les jours de 10h à 18h30.
Musée d'art moderne Richard Anacréon :
Haute-Ville, Granville. Exposition « Gisèle Freund, portraits croisés » (jusqu'au 8 novembre 2026).
Hôtel des Matignon :
4 rue Notre-Dame, Haute-Ville.
Étape clé du réseau des Sites historiques Grimaldi de Monaco.
Musée des Terre-Neuvas (Saint-Malo) :
67 avenue de Moka. géré par l'association « Mémoire et Patrimoine des Terre-Neuvas ».
Collections d'objets, maquettes et témoignages de la Grande Pêche.
Vie locale et nautisme

Stage de voile 8 Milles Nautic à partir de 5 ans
Activités nautiques :
Stage de voile et glisse tous niveaux avec 8 Milles Nautic sur l'une des quatre bases (Granville, Bréhal, Bréville et Jullouville)
Stages de 5 demi-journées du lundi au vendredi.

8 Milles Nautic dispose d'une importante flotte de catamarans
Office de Tourisme Granville Terre et Mer :
2 rue Lecampion, Granville
Billetterie, renseignements pour les traversées vers l'archipel des îles Chausey.

Marché dans la Haute-Ville
Marché de Granville :
Le samedi matin (8h-13h) au marché couvert et Cours Jonville.
Rôtisserie Herman Père et Fils sur place.

Rôtisserie Herman au Cours Jonville

Didier Leguélinel, ancien patron de pêche et l'un des initiateurs du Festival des Voiles de Travail

Jean-Marie Ollivier, l'un des 110 fidèles bénévoles du Festival des Voiles de Travail

Philippe Fauvel, patron du BHV (entendez Bazar de la Haute-Ville)

Nicolas Germain, maire de Granville

Gilles Mas, artiste-peintre à la Haute-Ville

Jean-Charles Levesque, auteur de Granville. 400 ans de Grande Pêche - tome 1 & 2

Daniel Lesgillier, auteur de Siméon Ravenel et Gaud Louis de Ravenel, officiers granvillais dans la marine royale

Jacques Bénard, président de Mémoire et Patrimoine des Terre-Neuvas

Michel Balique, président des Amis des Grands Voiliers, milite pour le transport de marchandises à la voile

Nathalie Jallabert pose devant l'incontournable et emblématique bar La Rafale de la Haute-Ville

Philippe Fauvel trône au milieu de son BHV

La Granvillaise

La Cancalaise



