1913 – 1923 : L’ESPRIT DU TEMPS, Paris célèbre les arts d’Afrique et d’Océanie
- Olivier THIBAUD

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(par Olivier THIBAUD)
Dès la première décennie du XXᵉ siècle, sous l'impulsion de quelques pionniers de l'avant-garde, le regard posé sur la création extra-occidentale bascule irréversiblement.
Ce que les institutions et la société bourgeoise considéraient alors, au mieux, comme de simples spécimens ethnographiques ou des curiosités exotiques devient soudain une source majeure de renouvellement plastique.
En quête de solutions esthétiques pour rompre définitivement avec l'art académique officiel, peintres et sculpteurs trouvent dans la puissance formelle des masques et statuettes une réponse directe à leurs interrogations.

De l'entre-soi de Montparnasse à l'espace public
La décennie 1913-1923 constitue le moment charnière où cet engouement franchit les frontières restreintes du milieu bohème.
Jusqu'alors, Montparnasse vivait en autarcie :
si ce haut lieu de création attirait des artistes venus « de l’Oural au Mississippi », il demeurait un « entre-nous » fermé, ainsi que le soulignait Jean Cocteau.
Sans l'intervention déterminée de passeurs audacieux, cet intérêt pour les formes d'Afrique et d'Océanie n'aurait été qu'une mode éphémère.
L'émergence de ce nouvel ordre esthétique repose sur le rôle décisif de quatre grands marchands et collectionneurs, accompagnés par la figure tutélaire de Guillaume Apollinaire :

Joseph Brummer par le Douanier Rousseau
Joseph Brummer : Le premier à présenter ces pièces non comme des artefacts, mais comme des œuvres d'art à part entière.
Charles Vignier : Pionnier de la Rive Droite, il orchestre des rapprochements audacieux en les exposant aux côtés de bronzes chinois de la dynastie Song, de céramiques persanes et de peintures japonaises.
André Level : Collectionneur passionné et auteur prolifique aux côtés de l'historien Henri Clouzot, il agit comme commissaire d'exposition et galeriste engagé, faisant dialoguer avant-gardes européennes et sculptures traditionnelles du Congo.
Guillaume Apollinaire & Paul Guillaume : Au carrefour de tous les arts, Apollinaire insuffle l'élan initial et met le pied à l'étrier au jeune Paul Guillaume, appelé à devenir l'un des marchands les plus influents du secteur.

1923 : La consécration au Pavillon de Marsan au Musée du Louvre
L'année 1923 marque une rupture institutionnelle majeure.
Sous la direction de Louis Metman, conservateur du musée des Arts décoratifs, l'exposition organisée au Pavillon de Marsan (au musée du Louvre) consacrée à « l’art indigène des colonies françaises » — selon le vocabulaire de l'époque — offre à ces œuvres leurs lettres de noblesse européennes.
Un double regard sur les collections
Pour la première fois, une institution de premier plan rassemble un corpus massif d'œuvres, créant une tension féconde entre deux visions :
Les artistes, marchands et collectionneurs privilégient l'esthétique pure, l'audace des formes et l'impact plastique des masques et statuettes.
Les explorateurs, ethnologues et administrateurs coloniaux mettent en avant l'usage, la fonction et la culture matérielle du quotidien.
Cette manifestation historique sort les arts d'Afrique et d'Océanie de la confidentialité des ateliers d'artistes pour les confronter au grand public, surmontant les réserves et l'ironie qui avaient souvent accueilli les initiatives précédentes dans la presse.
Une réévaluation historique et éthique
En s'opposant à la doxa de leur temps, ces précurseurs ont ouvert la voie à la reconnaissance universelle des sculptures d'Afrique et d'Océanie dans l'histoire de l'art globale, modifiant durablement la perception occidentale de leurs créateurs.

Enjeux d'hier | Réalités & Débats contemporains
Flou des origines
Erreurs d'attribution initiales, manque de documentation sur la provenance exacte des pièces récoltées.
Contexte colonial
Asymétrie de pouvoir imposée aux populations sous domination coloniale lors de la collecte.
Recherche scientifique actuelle
Étude systématique au cas par cas pour distinguer les achats, dons et commandes des spoliations, pillages et prises de guerre.
Aujourd'hui, l'histoire de ces collections s'écrit avec nuance, rejetant les généralisations simplistes au profit d'une analyse rigoureuse des provenance—seule démarche à même de rendre aux œuvres et à leurs concepteurs la pleine dignité qui leur est due.

Renseignements
Exposition jusqu'au 20 septembre 2026
Horaires d’ouverture
- Du mardi au dimanche de 10h30 à 19h,
nocturnes tous les jeudis jusqu’à 22h
- Entrée réservée aux adhérents et amis du musée dès 9h30, du mardi au samedi
- Ouverture exceptionnelle les lundis des vacances scolaires de printemps
- Entrée gratuite pour tous le 1er dimanche de chaque mois

À lire :
1913-1923 : l'esprit du temps. Paris célèbre les arts d'Afrique et d'Océanie
Le début du XXe siècle marque l'introduction des arts d'Afrique et d'Océanie à Paris.
Longtemps ignorées et perçues comme objets ethnographiques, ces créations sont désormais regardées, exposées et collectionnées comme des oeuvres d'art.
Entre 1913 et 1923, artistes, écrivains, marchands et conservateurs, parmi lesquels Guillaume Apollinaire, Joseph Brummer, Charles Vignier, Paul Guillaume, André Level et Henri Clouzot, participent à cette reconnaissance et contribuent à l'émergence d'un domaine jusque-là méconnu du marché.
Éditeur Reunion Des Musees Nationaux
Collection Arts Du 20E
Nombre de pages 128
Prix 24,90 €














































































