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Forum Mondial Normandie pour la Paix : espoirs de paix ?


(par Olivier THIBAUD, texte et photos)


Le « Forum Normandie pour la Paix 2026 » qui s'est tenu à l'Abbaye aux Dames à Caen les 9 et 10 avril 2026, a marqué une étape cruciale dans la diplomatie non gouvernementale.

Il a réuni plus de 10 000 participants dont un nombre impressionnants de jeunes (quelque 4 000 collégiens, lycéens et étudiants).

Dans un contexte mondial fragmenté, cette édition s'est concentrée sur la reconstruction des cadres multilatéraux et l'impact des technologies de rupture sur les conflits modernes.


La thématique Centrale : « L'Architecture de la Paix à l'Épreuve »


L'édition 2026 a mis l'accent sur la nécessité de repenser les institutions internationales nées après 1945.

Les débats ont souligné que les structures actuelles peinent à répondre aux crises hybrides (cyberattaques, désinformation et pressions migratoires liées au climat).


Les Grands Axes de Discussion


Le forum s'est articulé autour de quatre piliers majeurs :


1 - L'Intelligence Artificielle et la Guerre

Une session majeure a traité de l'éthique des systèmes d'armes létaux autonomes (SALA).

L'appel de Normandie a été mis à jour pour inclure des protocoles stricts sur l'usage de l'IA dans les processus de décision militaire.


2 - La Diplomatie Environnementale

Les intervenants ont exploré le lien direct entre raréfaction des ressources (eau, terres arables) et émergence de nouveaux foyers de tension, notamment en Afrique subsaharienne et en Asie centrale.


3 - La Résilience Démocratique

Face à la montée des populismes, le Forum a accueilli des ateliers sur la protection de l'intégrité de l'information et le rôle de la société civile dans la médiation.


4 - L'Indice Normandie 2026

Comme chaque année, le Parlement européen et la Région Normandie ont présenté l'Indice Normandie qui mesure la menace pesant sur la paix dans le monde.


Le constat est une légère amélioration de la sécurité alimentaire mondiale, mais une dégradation nette du score "Cyber-sécurité" et "Liberté de la presse".


Initiatives et Jeunesse


Le programme "Manifeste pour la Paix" a réuni des centaines de jeunes venus de zones de conflit (notamment du Proche-Orient et d'Ukraine) pour élaborer des recommandations concrètes soumises aux Nations Unies.

L'idée est de passer d'une paix subie à une "paix citoyenne".


Il convient de retenir que le Forum 2026 ne s'est pas contenté de dresser des constats ; il a agi comme un laboratoire de solutions, prônant une "diplomatie de proximité" où les régions et les citoyens jouent un rôle aussi déterminant que les États.


Toujours très attendues, les plénières !

Pour celle de la première journée, retenons le propos d’Hervé Morin, Président de la Région Normandie, introduisant le débat :

« La jeunesse peut-elle encore changer le monde ? »


Premier message : l’importance du débat et de la tolérance

S’adressant particulièrement aux jeunes générations, il a évoqué un monde devenu « fou » et marqué par l’instabilité, le réchauffement climatique et la montée des tensions géopolitiques.

Il a insisté sur la difficulté de débattre sereinement des questions de politique étrangère, souvent passionnelles et polarisantes.

Il a appelé à l’écoute et au respect de l’altérité, même lorsque les opinions divergent fortement, à condition que les propos restent acceptables et respectueux.

Le forum doit être un espace où la diversité des points de vue est acceptée, ce qui constitue un progrès démocratique et une contribution à la paix.


Deuxième message : la place de l’Europe dans le monde actuel

- Hervé Morin pose la question centrale : « Nous, Européens, que devenons-nous dans tout cela ? »

- Il constate la fin du modèle onusien issu de 1945 et la nécessité de repenser le multilatéralisme mondial.

- Il souligne la fragilité de l’Alliance Atlantique et la remise en cause de la garantie de sécurité offerte par l’article 5, notamment à cause de l’évolution politique des États-Unis.

- Il rappelle que les conflits interétatiques, que l’on croyait dépassés, réapparaissent (exemple : Ukraine).

- Il critique la faiblesse de l’Europe en matière d’innovation, de recherche et de développement, comparée aux États-Unis et à la Chine.

- Il regrette que l’Europe ait misé sur le « soft power » sans se donner les moyens de l’assumer pleinement, et qu’elle ait négligé le « hard power » (capacité militaire).

- Il appelle à une mutualisation des moyens militaires européens, mais estime que la défense doit rester une affaire de nations souveraines, coordonnées mais non soumises à une gestion purement communautaire.


Conclusion : la volonté européenne

- Le véritable enjeu, selon Hervé Morin, est la volonté politique : l’Europe doit décider de s’affirmer sur la scène mondiale, défendre ses valeurs et participer activement aux grandes discussions internationales.

- Il conclut en appelant à une Europe volontaire, déterminée, qui porte ses valeurs pour le bien de l’humanité[1]


Il convient de retenir :


- l’appel à la tolérance et au respect dans le débat public, même sur des sujets sensibles.

- la nécessité pour l’Europe de se réinventer face à la nouvelle donne géopolitique.

- l’importance de renforcer l’innovation, la recherche et la capacité militaire européenne.

- la défense de la souveraineté des nations européennes dans la construction d’une politique de défense commune.

- l’affirmation de la place et des valeurs de l’Europe dans le monde.



Bertrand Badie (à g.) entretien avec Hervé Morin (à d.)


Quant à la seconde journée elle s’est ouverte par le brillant exposé de Dominique de Villepin, Ancien Premier ministre de la France.


« Comment sauver le droit international ? »


1. La crise de confiance dans le droit international


D de Villepin insiste sur le fait que le droit international ne meurt pas principalement sous les bombes, mais lorsque la confiance dans son universalité s’effondre.

Ce n’est pas l’effondrement matériel qui menace le plus, mais la perte de foi dans la raison d’être du droit et son application équitable.

Plusieurs attitudes sapent cette confiance  :

la force brute, l’exceptionnalisme, le scepticisme et l’opportunisme.

Ces postures traitent le droit comme un instrument contingent, non comme une architecture normative s’imposant à tous


2. Les causes de la fragilité du droit international


Quatre piliers de l’ordre international fondé sur des règles vacillent :

- Fatigue du droit : On accumule les exemples de ses insuffisances, oubliant le coût immense de l’absence de droit.

- Transformation du débat international : Le forum devient une arène dominée par l’image et l’émotion, alors que les procédures juridiques paraissent lentes et lointaines.

- Changement de posture des États-Unis : Passage d’un leadership légaliste à une posture de puissance dominante, où la force tend à se suffire à elle-même.

- Application sélective du droit : Le « deux poids, deux mesures » détruit la confiance plus sûrement que n’importe quel discours. Un droit proclamé universel mais appliqué sélectivement perd peu à peu son autorité.


3. La nécessité de sauver le droit international


D de Villepin affirme qu’il faut sauver le droit international, mais sans l’idéaliser.

L’ordre fondé sur des règles de 1945 reposait sur un équilibre entre cynisme et hypocrisie, et la paix est une culture qui peut se perdre.

Il faut donc refonder le droit, non le restaurer, en reconnaissant ce qui doit être revu pour construire un droit fondé sur la relation à l’autre, plutôt que sur la toute-puissance de l’individu



4. Les limites des mécanismes actuels


Le cycle de violations sans conséquences affaiblit la croyance dans l’universalité du droit.

Chaque impunité accordée à un acteur majeur nourrit la suivante.

Ce cycle est aggravé par la polarisation des démocraties et l’accélération technologique, qui rendent les procédures internationales inadéquates face aux exigences d’immédiateté des opinions publiques.

La recomposition de la hiérarchie mondiale, notamment la compétition entre États-Unis et Chine, accentue l’absence de grammaire commune pour limiter les effets des conflits


5. La dynamique inverse : le besoin croissant de droit


Malgré la montée de la force, l’interdépendance mondiale crée un besoin croissant de cadres normatifs et de procédures communes. Les flux de données, de capitaux, de marchandises, de personnes, de virus, d’émissions ne s’arrêtent pas aux frontières. Ce besoin existe même au cœur des puissances les plus rétives au droit international, car la stabilité des règles est nécessaire à la projection de puissance économique


6. Propositions pour refonder le droit international


Il faut renouveler le droit international en l’articulant mieux avec l’État de droit interne, et en visant une plus grande efficacité :

- Distinction entre socle commun et droit volontariste : Faire émerger une avant-garde de nations désireuses d’approfondir l’intégration juridique, tout en maintenant un droit commun obligatoire et universel.

- Rôle des sanctions : Les sanctions doivent être recentrées sous l’égide des Nations Unies pour éviter qu’elles deviennent des instruments de coercition unilatérale.

- Adaptation aux nouveaux enjeux planétaires : Prolifération nucléaire, changement climatique, effondrement de la biodiversité, dérives possibles de l’intelligence artificielle. Ces « super-risques » justifient l’émergence de règles réellement communes


7. La primauté de la politique sur le droit


Le droit international est le corps qu’habite le souffle de la politique internationale.

Sans volonté politique, il devient un vocabulaire sans prise sur le monde.

Il convient de se mettre en garde contre une politique internationale qui franchit le seuil où la destruction devient un objectif en soi, ce qui conduit à une déshumanisation et à un déséquilibre durable


8. Trois principes d’action pour l’avenir


- Recherche de l’équilibre : Empêcher qu’un acteur puisse imposer seul sa loi, l’équilibre des puissances adouci par le droit et le commerce demeure la meilleure garantie contre la guerre générale.

- Recherche du progrès partagé : La coopération se construit là où l’intérêt commun est le plus évident, chaque accord respecté dépose une couche supplémentaire de réalité dans l’ordre international.

- Souveraineté européenne : Condition de la liberté de jugement et de la crédibilité, un continent dépendant ne peut pas défendre le droit international


9. La culture du droit international


Le droit international ne peut être vivant sans une lente constitution de communs reconnus comme supérieurs aux convenances du moment :

- Commun culturel : Protection du patrimoine humain au-delà des intérêts individuels.

- Commun écologique : La planète est la condition même de la politique, la conscience partagée de la vulnérabilité du vivant est essentielle.

- Commun humaniste : Conviction minimale que toute vie humaine vaut également, refus de la destruction comme ultimatum


10. Appel à la responsabilité politique


En conclusion il est important de parler et d’agir tant qu’il est temps, en rappelant l’exemple du général de Gaulle :

la fidélité politique consiste à parler quand le silence deviendrait une complicité.



Dominique de Villepin : entretien pour la télévision


Deux ouvrages de référence à lire


« Par-delà la puissance et la guerre : La mystérieuse énergie sociale »

de Bertrand Badie (1)

Éditions Odile Jacob



Trump face à Poutine, est-ce Charles Quint négociant avec François Ier ?

La puissance serait-elle de retour ?

Et, avec elle, des empires prêts à tout pour défendre leur domination, y compris par la guerre ?

Avec ce nouveau livre, Bertrand Badie dénonce ce qui est devenu un lieu commun.

Depuis 1945, en effet, la puissance détruit, terrorise, coûte mais elle ne reconstruit plus.

Ni les États-Unis au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan, ni la Russie postsoviétique en Ukraine, ni la France en Afrique, ni l’armée israélienne à Gaza n’ont réussi à imposer l’ordre et la stabilité, comme le faisait la puissance d’antan.

Bertrand Badie nous invite à considérer cette mystérieuse énergie venue des profondeurs des sociétés qui recompose totalement les relations internationales.

Avec ce paradoxe/

plus la puissance montre ses muscles, plus le jeu social se déploie selon des dynamiques planétaires échappant au contrôle politique.

C’est précisément cette tension entre la puissance réinventée et l’énergie sociale renforcée qui est au cœur de ce livre.


(1) Bertrand Badie est un universitaire et politiste français spécialiste des relations internationales.

Il est un des spécialistes de la sociologie des relations internationales les plus influents des 30 dernières années.

Professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, il est enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).

Il intervenait brillamment à plusieurs reprises lors du Forum.


« Le Pouvoir de dire non »

de Dominique de Villepin

Éditions Flammarion



"Ce livre porte une conviction simple : il est temps de se réveiller.

De déchirer les voiles d'illusion qui recouvrent les réalités.

De regarder le monde et la France tels qu'ils sont vraiment. De renoncer aux réflexes politiciens, aux assignations à résidence partisanes.

Il est temps de retrouver la fierté de la France, de ce qu'elle signifie dans le monde, de ce qu'elle a accompli chez nous, offrant des chances, des horizons et des solidarités à ceux qui n'en avaient pas.

Il faut se réveiller, parce que nous sommes en train de perdre pied dans notre propre pays, entraînés par un projet de déformation de l'idée républicaine qui vise petit à petit à nous en priver ; nous sommes en train de perdre pied dans un monde qui se durcit et se recompose de façon durable et dangereuse.

Tout commence par le pouvoir de dire non, donné à chacun devant ce qui porte atteinte à l'avenir de l'humanité et à la dignité de la République. " D. V.





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