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CUBISME : Picasso et les Demoiselles d'Avignon (1907) , l'influence des masques africains

il y a 2 heures
4 min de lecture


(par Olivier THIBAUD)


L'influence des masques africains sur Pablo Picasso marque un tournant décisif dans l'histoire de l'art du XXᵉ siècle.

Elle intervient principalement entre 1907 et 1909, durant ce que les historiens de l'art appellent sa « période nègre », qui pose directement les bases du « cubisme ».



Le choc du musée du Trocadéro (1907)


En juin 1907, Picasso visite le Musée d'Ethnographie du Trocadéro à Paris (actuellement Musée de l’Homme).


Cette visite agit comme un véritable déclic spirituel et artistique :


Rupture avec le mimétisme occidental :

Picasso réalise que les sculpteurs africains ne cherchent pas à copier la réalité visuelle (perspective, anatomie académique), mais à exprimer des « concepts » et des « forces invisibles ».


La fonction magique :

Pour lui, ces masques et statues ne sont pas de simples objets décoratifs, mais des armes d'intercession spirituelle (« des objets magiques ») créés pour conjurer les peurs et dompter le monde.



L'impact plastique sur le travail de Picasso


L'esthétique des masques africains (notamment des traditions « Fang », « Dan » ou « Kota ») modifie en profondeur son écriture picturale :


Géométrisation des formes :

Stylisation extrême du visage humain.

Le nez devient un simple prisme ou une ligne droite, les yeux des amandes ou des fentes striées, les bouches de simples entailles.


Inversion des reliefs :

À l'image de certains masques « bété » ou « grebo » où une concavité suggère du relief (yeux extrudés en cylindres), Picasso apprend à libérer la peinture de la tridimensionnalité classique.


Expressionnisme et striations :

L'usage de lignes parallèles scarifiées et de hachures sombres apporte une tension dramatique brute à ses figures.



Les Demoiselles d'Avignon (1907)


L'œuvre emblématique de cette mutation est « Les Demoiselles d'Avignon »


Les deux figures féminines situées sur le côté droit du tableau présentent des visages asymétriques directement inspirés de masques ritualisés.


Ces visages brisent les codes de la beauté classique et insufflent à la toile une énergie rituelle, brute et menaçante.


Une influence conceptuelle plus que servile


Il est crucial de noter la posture complexe de Picasso vis-à-vis de cette influence.


Un catalyseur d'émancipation :

Picasso n'a pas simplement copié les motifs africains.

Il s'en est servi comme d'un levier pour détruire les conventions de la peinture académique européenne.


L'ambiguïté de l'artiste :

Il a parfois minimisé cette influence par la suite (déclarant provocateur :

« L'art nègre ? Connais pas ! », tout en conservant tout au long de sa vie une importante collection personnelle d'objets d'art tribal d'Afrique et d'Océanie dans ses ateliers.


Cette rencontre formelle et spirituelle avec la sculpture africaine a permis à Picasso d'inventer, aux côtés de Georges Braque, la déconstruction cubiste des formes.





Apollinaire, Pablo Picasso et le cubisme


Le trio Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso et le cubisme incarne le cœur battant de l'avant-garde artistique parisienne du début du XXᵉ siècle.

Leur rencontre en 1905 a scellé une complicité intellectuelle et amicale fondamentale pour la naissance de la modernité.


L'amitié et la rencontre (1905)


Apollinaire et Picasso se rencontrent dans un bar anglais près de la gare Saint-Lazare.

Une fascination réciproque s'installe aussitôt :

le poète admire le génie créateur du peintre espagnol, tandis que Picasso trouve en Apollinaire un esprit libre, capable de comprendre et de traduire visuellement ses intuitions.

Ensemble, avec Max Jacob, ils forment la « bande à Picasso » au Bateau-Lavoir à Montmartre.


Apollinaire, le théoricien et défenseur du Cubisme


Lorsque Picasso et Georges Braque inventent le cubisme (vers 1907-1908), les critiques et le grand public accueillent cette déconstruction des formes avec de la dérision.

Apollinaire devient le principal porte-parole et exégète du mouvement.


Il théorise le mouvement dans son ouvrage fondamental « Les Peintres cubistes. Méditations esthétiques » (1913).


Il catégorise le mouvement en quatre tendances (cubisme scientifique, physique, orphique et instinctif) pour en faire comprendre la portée intellectuelle et philosophique.


Il crée ce mot pour qualifier la peinture de Robert Delaunay, dérivée du cubisme mais axée sur la couleur pure.


Le « Cubisme littéraire » d'Apollinaire


L'influence du travail de Picasso sur la poésie d'Apollinaire est directe.

Le poète transpose dans la langue les principes de déconstruction, de fragmentation et d'assemblage du cubisme.



Dans son recueil majeur « Alcools » (1913), Apollinaire supprime toute la ponctuation pour fluidifier le rythme et permettre des simultanéités de sens, à l'image des plans superposés en peinture.


L'édition originale d'Alcools s'ouvre sur un portrait gravé cubiste d'Apollinaire dessiné par Picasso lui-même.


Ses « poèmes-conversations » et « poèmes-idéogrammes » font éclater la linéarité du texte.

La disposition typographique devient un objet plastique, équivalent poétique des *papiers collés* et assemblages cubistes.



Bilan d'un compagnonnage artistique


Leur collaboration transcende les disciplines.

Picasso dessine pour Apollinaire, et Apollinaire écrit pour célébrer Picasso.

L'engagement d'Apollinaire durant la Première Guerre mondiale (où il est blessé à la tête en 1916) puis sa mort prématurée de la grippe espagnole en 1918 mettront fin à cette synergie créative, marquant profondément Picasso qui perdit en lui son meilleur interlocuteur et défenseur.



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